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Hésiode voyait dans la Camargue une des portes de l’enfer. Elle et son chef-lieu – Arles – ont depuis beaucoup redoré leur réputation, particulièrement grâce à l’engagement des héritiers du fondateur du géant bâlois Hoffmann-La Roche.
© Alexis Favre

Phénomène

Arles, vingt-septième canton suisse

Dans le sillage de la famille Hoffmann, incontournables mécènes de la région, la Suisse et les Suisses sont pour beaucoup dans le renouveau spectaculaire de la capitale camarguaise. Dans les bagages de ces acteurs, une certaine idée du développement

Au commencement, il y avait Luc Hoffmann. «Le vieux», vous dira l’Arlésienne que vous rencontrerez à l’ombre d’un platane. Hans Lukas Hoffmann de son vrai nom, petit-fils du fondateur du géant bâlois Hoffmann-La Roche, ornithologue et milliardaire, pionnier de la défense de l’environnement. «Sans lui, la Camargue ne serait certainement plus la Camargue», ajoutera-t-elle, sauf à être mal lunée. Au pays des flamants roses, Luc Hoffmann est l’Helvète originel.

Et puis vinrent ses enfants. Nés dans les prés salés ou presque, élevés par les gardians, au village du Sambuc. Trois petits Suisses devenus à leur tour des caciques d’Arles et de ses environs, la plus grande commune de France. André Hoffmann veille sur la Tour du Valat, la station biologique créée par son père. Vera Michalski, femme d’édition et mécène de l’écrit, possède une des plus belles demeures de la ville, adossée à l’église Saint-Trophime. Maja Hoffmann, enfin, est celle dont tout le monde parle. Celle qui fait exploser Arles et réécrit son destin. Ici, Maja Hoffmann est l’Helvète providentielle. Le legs de Luc était horizontal et invisible; celui de Maja sera à la fois vertical et réticulaire.

Nous avons eu les Romains, maintenant nous avons les Helvètes!

Vertical, comme les 56 mètres de la tour d’argent que sa fondation fait ériger par Frank Gehry. Futur point culminant de la ville, l’obélisque pousse à un jet de pierre des remparts, dans le parc des anciens ateliers SNCF, une friche industrielle de onze hectares, réenchantée et devenue LUMA Arles. «Un nouveau territoire de travail, de production, de débats, de transmission de la connaissance et de découvertes», résume la fondation du même nom.

Réticulaire, comme le mouvement à l’œuvre autour d’elle: par capillarité ou dans son sillage immédiat, la Suisse étend sa toile. Rencontres de la photographie, institutions culturelles, hôtellerie, urbanisme, perspectives de développement: les Suisses sont partout et sont pour beaucoup dans le renouveau spectaculaire de ce qui n’était, il y a peu, qu’une sous-préfecture au charme brut et suranné. «Les Arlésiens ont une particularité, celle de bénir leurs envahisseurs, sourit Wally, au bar de l’Hôtel Nord Pinus, institution arlésienne. Nous avons eu les Romains, maintenant nous avons les Helvètes!»

Marseille est proche, mais l’analogie n’a rien d’une exagération. Les Romains avaient construit les arènes? Les Suisses ne sont pas en reste. Les 150 millions d’euros investis par Maja Hoffmann et sa fondation dans le parc des Ateliers et la tour Frank Gehry représentent la bagatelle de… 10 ans de budgets d’investissement municipaux, calculait Le Ravi dans son édition de juin, équivalent local du Canard Enchaîné.

L’art et le design croisent l’ingénierie et le développement durable

Sous les poutrelles de fonte de l’une des halles réhabilitées aux normes internationales et jusque dans les moindres détails, l’atelier LUMA. Probablement le projet qui renseigne le mieux sur l’esprit de Maja Hoffmann. L’art et le design y croisent l’ingénierie, et le développement durable. Onze projets de recherche très concrets sont en pleine ébullition. L’idée? Inventer les moyens de faire de l’écosystème camarguais une ressource de production et de développement, dans une logique d’économie circulaire. Très concrètement, les algues des étangs deviennent plastique du futur, le sel des marais matériau de construction. Avec, en ligne de mire, des brevets et des start-up. Directrice jusqu’en 2007 du programme de conférences d’Art Basel et ancienne du WEF, Maria Finders est à la manœuvre. «Environ 2000 zones humides ont été répertoriées sur la planète, explique-t-elle. Ce que nous développons ici peut représenter un potentiel pour tous ces territoires.»

Ici, interdisciplinarité serait le maître mot. L’atelier LUMA jouxte l’exposition Annie Leibovitz et les halles mises à disposition des Rencontres. Artistes et chercheurs se côtoient, doivent tirer à la même corde. Et la création de richesse n’est pas un gros mot. Une philosophie qui semble avoir séduit Emmanuel Macron, mercredi. «Il est resté scotché devant les algues», promet une porte-parole. Le président de la République confirme en personne sur Facebook: de sa visite arlésienne, il choisit de publier deux vidéos: la visite de LUMA et celle de l’exposition du photographe suisse Niels Ackermann, au Cloître Saint-Trophime.

Comme pour démontrer qu’un sortilège helvétique serait bien à l’œuvre dans les parages.

Investissement massif en ville

Le périmètre de l’empire Hoffmann ne s’arrête pas aux portes du parc des Ateliers. Si la famille possède 6000 des quelque 100 000 hectares du parc naturel régional de Camargue, Maja Hoffmann a aussi massivement investi en ville. «En gros, tout ce qui est beau, elle l’achète», résume une commerçante, conquise par ce vent nouveau. LUMA Arles se considérant comme «un équipement culturel digne des grandes capitales mondiales de la culture», il fallait de quoi loger et nourrir les visiteurs. Qu’à cela ne tienne: la plus arlésienne des Bâloises (ou serait-ce l’inverse?) a déjà racheté et rénové l’Hôtel du Cloître, devenu arty à souhait, et l’Hôtel Arlatan, dont les travaux d’agrandissement sont en cours. Elle possède aussi 10% du légendaire Nord Pinus, qu’elle est en passe de racheter. A cela s’ajoute la meilleure table de la région, la Chassagnette, miracle gastronomique et potager en pleine nature, et deux restaurants à Arles. Les invités le plus privilégiés sont logés, eux, à la Villa des Alyscamps, au pied de l’église de Saint-Honorat-des-Alyscamps, un havre de luxe épuré, redessiné par l’architecte française India Mahdavi.

Il y a 98 départements en France. En quelque sorte, nous voulions créer le nonante-neuvième

Nicolas Bideau

Maja Hoffmann ne se laisse pas non plus embarrasser par les contraintes urbanistiques, à lire le premier numéro du magazine l’Arlésienne, auteur d’une vaste enquête sur le sujet. Pour les futurs clients de l’hôtel Arlatan, elle souhaitait la fibre optique et une meilleure connexion au réseau électrique: d’entente avec la Mairie, la commune a financé la fibre optique et Maja Hoffmann a refait le bitume de la rue.

Une présence suisse kaléidoscopique

La bienfaitrice et les siens ne sont pas les seuls Suisses qui comptent parmi ses 125 compatriotes officiellement domiciliés dans la cité de Constantin. Haut lieu culturel du centre-ville, la Fondation Van Gogh Arles, fondée par son père et présidée par la Bâloise, est dirigée par la Zurichoise Bice Curiger, ancienne curatrice de la Biennale de Venise et cofondatrice du magazine Parkett. Selon nos informations, Maja Hoffmann vient également d’embaucher le directeur opérationnel du Festival de Locarno, le Tessinois Mario Timbal, qui occupera bientôt une fonction clef dans la gouvernance de LUMA Arles. Les intéressés n’ont pas souhaité commenter.

Kaléidoscopique, la présence suisse à Arles échappe même désormais aux Hoffmann. Ancien directeur du Musée de l’Elysée, à Lausanne, Sam Stourdzé dirige les Rencontre de la photographie depuis 2014. Et quel pays a-t-il choisi comme partenaire pour le festival? La Suisse officielle. Pro Helvetia et Présence Suisse, l’organe de promotion du pays à l’étranger, ont mis sur pied le «Nonante-Neuf», carrefour de rencontre et de détente pour les Festivaliers, dans la poussière du parc des Ateliers. Pourquoi nonante-neuf? «Parce qu’il y a 98 départements en France, répond Nicolas Bideau, le patron de Présence suisse. En quelque sorte, nous voulions créer le nonante-neuvième!» Les photographes suisses ne s’en plaignent pas: le «Nonante-Neuf» leur offre une visibilité inespérée pendant tout l’été.

Hervé Schiavetti, maire le plus heureux de France

L’aubaine helvétique en général et l’émulation catalysée par les Hoffmann font d’Hervé Schiavetti le maire le plus heureux de France. Ne comptez pas sur ce communiste pour dénoncer une OPA suisse sur la ville, il ne tarit pas d’éloge. «Entre LUMA, la Tour du Valat, le parc naturel, Maja Hoffmann est en train de créer un modèle de création de richesse, de création d’emploi et d’organisation territoriale que nous considérons comme exemplaire». Et d’en vouloir pour preuve le taux de chômage, «en baisse depuis 17 mois consécutifs».

A Arles, les quelques autocollants dénonçant la vente de la ville «aux labos» ont disparu depuis longtemps. «Evidemment, quand des privés façonnent la ville à ce point-là, cela pose des questions de légitimité démocratique, avance-t-on à l’Arlésienne. Nous devons donc garder notre esprit critique. Mais à Arles, face au phénomène Hoffmann, les enthousiastes sont largement plus nombreux que fâchés.»

Ultime symbole de la discrète mainmise helvétique

S’il fallait encore un symbole à la discrète mainmise helvétique à Arles, avant de quitter les lieux, en voici un à faire saliver les conspirationnistes. Vous le trouverez tout au fond de la nef de l’église Saint-Trophime, à huit ou neuf mètres du sol, légèrement sur la gauche, à côté d’une colonne. Une pierre se distingue des autres. Et pour cause: elle pivote. De l’autre côté du mur, dans un des salons de leur résidence, les archevêques des temps ancestraux s’en servaient pour surveiller discrètement la messe. Accès direct, privilégié et escamoté au cœur spirituel de la ville, la résidence est aujourd’hui celle de Vera Michalski. «Et je vous assure que j’ai déjà vu la pierre pivoter», glisse le gardien avec malice.

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