«Quand Armand Forel arrivait, il y avait quelque chose de plus.» La nostalgie affleure dans les propos du Neuchâtelois Alain Bringolf, le président du Parti suisse du Travail (PST), lorsqu'il évoque le camarade vaudois enterré cette semaine à l'âge de 85 ans. Armand Forel n'était-il pas «l'un des derniers communistes à porter une image bien plus vaste que son personnage concret?» Le monde aussi a changé: «A l'époque, il était coupé en deux et il fallait bien choisir son camp.»

Le médecin popiste, auquel 800 personnes viennent de rendre un dernier hommage à Nyon, avait acquis une aura peu commune. Ses origines familiales, sa profession, son charisme, sa durée, tout cela y a contribué, plus encore que son action politique. «A l'enterrement, j'ai vu plusieurs de nos anciens bouleversés, relate Christiane Jaquet, la présidente de l'Association des vieillards, invalides, veuves et orphelins (Avivo). Il représentait le communisme comme ils en avaient rêvé, proche des gens.»

Grande famille bourgeoise

Né dans une grande famille bourgeoise, fils de psychiatre et petit-fils d'entomologiste, Armand Forel avait adhéré jeune homme au communisme, lorsque celui-ci incarnait le combat antifasciste. Il donnera son visage aux glorieuses années du communisme helvétique, au sein d'un parti monolithique et discipliné, aux côtés d'un André Muret et d'un Jean Vincent, d'une dizaine d'années ses aînés.

Président de l'Association Suisse-URSS, le popiste vaudois incarnera aussi des années durant la fidélité au régime soviétique, stalinien, kroutchévien, brejnévien. Cela n'impliquait pas de sa part un soutien inconditionnel. Il était revenu de Hongrie en 1956 avec de sévères critiques. Mais, marqué par la guerre froide, il tenait à afficher un lien symbolique fort avec un régime incarnant malgré tout selon lui une société meilleure.

Cette persistance suscitera dans les années 70 l'incompréhension d'une jeune génération de militants sensibles aux droits de l'homme, au pacifisme et à l'écologie. «Un Muret pouvait nous montrer qu'il doutait parfois, lui, jamais», se souvient Marianne Huguenin, conseillère nationale POP.

Ce qui faisait passer sa rigidité dogmatique, c'était son épaisseur humaine. Armand Forel n'était ni un théoricien, ni un militant austère, mais un bon vivant, une grande gueule, un séducteur à la moustache gauloise. En politique, il était pragmatique, concret. Il a été très populaire, grâce à sa facilité de contact avec la base de son électorat, grâce à la cohérence entre son discours et son engagement personnel.

«Médecin des pauvres»

«Son image de médecin des pauvres, il la détestait, assure pourtant Christiane Jaquet. Sa générosité s'adressait aux humains en général. «Dans ma salle d'attente, j'ai le syndic et le balayeur et je les mets sur le même plan», m'a-t-il répondu un jour où je lui reprochais de tutoyer tout le monde, ce qui me paraissait paternaliste.»

Au Grand Conseil, au Conseil national, il a siégé durant des décennies. Trop minoritaire sans doute pour que son nom reste lié à la réalisation d'un grand projet. Sous la coupole fédérale, on se souvient surtout de ses infatigables attaques contre le budget militaire, lui qui n'avait pourtant rien d'un antimilitariste et encourageait les jeunes militants à grader pour former une armée du peuple. Le POP relancé par Josef Zisyadis avec force activisme de rue et coups médiatiques n'a plus grand-chose à voir avec la formation rigide dont Armand Forel aura été une figure quasi mythique. Mais le vieux communiste est resté politiquement actif à Nyon jusqu'à ses derniers jours, malgré sa cécité, malgré son appareil à oxygène. Dimanche dernier, il a finalement lâché prise.