L’armée suisse a été mobilisée dans des proportions inédites depuis la Deuxième Guerre mondiale: 5000 soldats sont déjà engagés, 3000 pourraient bientôt leur venir en renfort. D’où un déluge médiatique: depuis fin mars, les hommes (et quelques femmes) en gris-vert sont partout. Avec pour conséquence une impressionnante résurgence de popularité.

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Le vent en poupe, l’armée saisit la balle au bond et inonde les réseaux sociaux de photos et de vidéos, largement partagées par de rugissants partisans du système de milice. L’opportunité de souligner l’importance de l’armée et marteler au passage la nécessité d’acheter de nouveaux avions de combat une fois la crise passée. En coulisses, certains militaires déplorent cependant se sentir inutiles, voire même être totalement désœuvrés.

Courir pour attendre

A l’école de recrues, un dicton bien connu dit que les soldats «courent pour attendre et attendent pour courir». Après l’urgente mobilisation de plusieurs milliers de jeunes hommes en l’espace d’une semaine, plusieurs témoignages semblent indiquer que l’adage demeure d’actualité. Parmi les premiers à avoir été appelés fin mars, Pierre, soldat sanitaire dépêché en Suisse alémanique, raconte des premiers jours chaotiques. Si le chef d’état-major du commandement des opérations, le brigadier Droz, fait état d’un seul cas de coronavirus parmi les mobilisés, le jeune homme salue un coup de chance inouï.

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«Nous sommes arrivés à la caserne tous en même temps, raconte-t-il. Mes supérieurs sur place avaient été avertis au même moment que nous de la mobilisation. Rien n’était prêt.» Sur place, un test de coronavirus s’improvise: les soldats sont questionnés sur leur état de santé ou la fréquentation récente d’une personne malade. Mais aucune prise de température n’est faite. Ce qui inquiète le plus les nouveaux arrivés concerne les distances de sécurité: «Nous avons attendu à plus de 100 personnes dans une salle de gym, détaille Pierre. Il n’y avait ni masque ni désinfectant à disposition. C’est un miracle que nous n’ayons pas démarré un nouveau foyer.» Les soldats passeront également la nuit dans la structure omnisport, tentant péniblement de se tenir à 2 mètres de leurs camarades.

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Les mobilisés font du ping-pong

Les jours passant, du scotch est installé par terre tous les 2 mètres dans les bâtiments, une chaise sur deux disparaît dans les réfectoires et la nourriture est servie par des cuisiniers gantés sans que les soldats touchent plus à quoi que ce soit. «Un expert de Berne a fini par faire son apparition pour vérifier les mesures en place, dit Pierre. Nous dormions tête-bêche dans les dortoirs pour éviter d’être à portée de gouttelettes. Mais c’était du bricolage. Il aura fallu cinq jours pour aboutir à quelque chose de sérieux.» Comme 90% des soldats sanitaires ne travaillent pas dans le domaine médical, des cours de rattrapage intensifs sont donnés pendant ce laps de temps. En attendant d’être engagé.

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Certains mobilisés ne sont cependant jamais allés plus loin. Sous le soleil écrasant de la place d’armes de Frauenfeld, une cinquantaine d’entre eux construisaient ce mercredi des tables de ping-pong avec des caisses en bois. Pour tuer le temps. «Au début, ils avaient des cours, témoigne un observateur présent sur place. Mais là, ils attendent. Ça fait trois semaines qu’ils sont là. Certains d’entre eux ont accompli leur dernier jour de service il y a plusieurs années. Ils sont un peu déprimés. S’ils attendent ici jusqu’à fin juin, ce sera long.» Tous ne moisissent cependant pas en caserne, loin de là. Mais malgré une formation complémentaire et l’acquisition d’un brevet sanitaire reconnu par la Croix-Rouge, les soldats d’hôpital engagés sur le terrain peinent également souvent à trouver leur place.

«Il est important de s’acclimater»

La plupart des hôpitaux ont en effet mobilisé tout le personnel possible en prévision du fameux «pic». A tel point que les sanitaires sont régulièrement cantonnés à l’observation. «Même certains médecins s’ennuient un peu», concède un docteur de l’Hôpital de Morges sous le couvert de l’anonymat. «La plus grande difficulté est de trouver quelque chose à faire, corrobore Pierre. Quand nous sommes arrivés, le chef de l’hôpital nous a dit qu’il ne nous attendait pas ce jour-là. On était en blouse blanche, prêts à s’engager. Mais personne n’était là pour s’occuper de nous. Depuis, il a fallu s’imposer pour trouver du travail. Nous sommes plus de dix heures par jour sur place mais on se sent souvent inutiles, pour ne pas dire encombrants.» Une situation qui pèse sur le moral des troupes, stressées par l’inaction tout en craignant chaque jour d’être infecté.

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Interpellé sur le désœuvrement d’une partie de ses hommes, le brigadier Droz ne nie pas la problématique, mais il la relativise: «Nous avons des soldats mobilisés qui ne sont pas encore engagés. C’est une réalité. Chaque hôpital s’est par ailleurs doté de personnel supplémentaire pour tenir le coup, auquel s’ajoutent nos hommes en renfort. Ils sont donc en dernière ligne. Je pense toutefois qu’il est positif et indispensable qu’ils s’acclimatent avant le possible pic de la crise. En montagne, s’il y a des problèmes à 4000 mètres d’altitude, la situation est moins difficile si vous connaissez déjà vos camarades de cordée, si vous avez créé cette relation de confiance. Je souligne que si les soignants professionnels gèrent pour le moment l’afflux de patients sans notre aide, c’est plutôt une nouvelle réjouissante pour notre système de santé. Et si les choses empirent, les militaires seront prêts à intervenir avec plusieurs semaines d’expérience.»