Plusieurs fois par mois, des trains chargés de mines antichars et de projectiles pour obusiers quittent Thoune (BE) pour s'ébranler sous haute surveillance vers les usines allemandes «Buck», «Est» et «Lübben», dans la banlieue de Berlin. Ils emportent avec eux l'un des derniers mythes de l'héroïque résistance suisse à l'envahisseur. L'ex-Réduit national abrite, on le sait, des quantités géantes de réserves de munitions, dans lesquelles le pays aurait dû puiser en cas de guerre. L'armée a accepté de livrer au Temps quelques chiffres qui donnent une idée plus précise de cet arsenal qui a dormi trente ans au cœur des Alpes: 100 000 tonnes de munitions diverses devront être détruites d'ici l'an 2005, dont la moitié, l'a déjà été depuis 1989, en partie dans les usines de l'ex-Allemagne de l'Est.

«Il s'agit d'une bonne partie de nos stocks totaux, mais leur quantité exacte doit rester secrète», précise Urs Lacotte, chef de la division armement de l'état-major général de l'armée. Dans cet arsenal, des bombes pour avions Hunter et Mirage, devenues obsolètes. Des munitions pour canons et armes achetés dans les années 50 ou 60, certaines datant de 1946, de vieilles cartouches dont le calibre n'est plus conforme avec les armes actuelles de l'armée suisse. Ce bric-à-brac représente un convoi de plus de 7000 wagons de marchandises qui s'étendrait quasiment de Lausanne à Neuchâtel.

Heureusement, dès la chute du Mur de Berlin en 1989, les militaires ont mis en marche un programme de liquidation qui culmine cette année. Pour une partie, cette munition, rendue obsolète par l'arrivée d'armes plus sophistiquées, risquait d'atteindre la date limite de stockage, qui au-delà, la rend dangereuse. Mais ce sont surtout les changements stratégiques de l'armée, dus au contexte international, qui rendent périmés une partie de ses stocks. L'armée suisse de 1961, seule au cœur de la guerre froide, n'avait pas les mêmes besoins que celle de 1995, et encore moins que celle de l'an 2000. De véritables casse-tête pour les stratèges du Département de la défense (DDPS), et à plus forte raison pour ceux qui tiennent leurs magasins à munitions.

Mais liquider de la poudre et des explosifs n'est pas une mince affaire. Les pollutions chimiques sont dangereuses et faire exploser 100 000 tonnes de bombes dans la nature est hors de question. Une partie de l'Entreprise suisse de munitions d'Altdorf a été reconvertie aux frais du DDPS (10,4 millions de francs) en entreprise de recyclage, tandis qu'un certain nombre de fabricants d'armes et de poudre dont Oerlikon-Bührle ont entrepris de reprendre en main l'élimination de cet arsenal. «Pour des raisons de coûts, et parce qu'un certain type de matériel est difficile à éliminer, nous avons dû nous tourner vers l'étranger», explique Hannes Wettstein, du Groupement de l'armement du DDPS. La Suisse a dû faire la queue, en Allemagne, la liquidation de l'armée est-allemande occupant longtemps ces usines. En 1997, près de la moitié des stocks suisses a filé vers ce pays. Le DDPS a bien songé à revendre une partie de ses stocks à l'étranger, «mais c'est assez délicat pour des raisons légales», dit Wettstein. Quant aux Anglais, ils ont refusé de reprendre les bombes des avions Tiger, qu'ils ont vendus à la Suisse en 1982.

Si on ignore le prix exact payé en son temps pour tout cet arsenal (à titre indicatif l'armée a dépensé plus d'un milliard et demi en munitions depuis 1990), on sait combien sa liquidation coûtera: 235 millions de francs d'ici 2005. Autrement dit, les ventes de vieux surplus militaires, qui rapportent environ 20 millions par année, et qui étaient autrefois versés au Département des finances, seront intégralement engloutis par les frais d'élimination de la munition.

A qui attribuer la responsabilité de cet encombrant héritage? «Certainement pas à des erreurs de gestion des stocks par les fonctionnaires du DDPS», témoigne Jean-Claude Clémençon, chef de section au Contrôle fédéral des finances. Le fonctionnaire a pourtant relevé un achat de bombes pour avions en 1982, des bombes qui devinrent inutiles quelques années plus tard et qu'il faut maintenant détruire: perte sèche, 130 millions.

De fait, il semble que la Suisse paie aujourd'hui surtout le prix de sa politique de stricte neutralité durant la guerre froide: «Je pense que compte tenu de sa stratégie militaire, les stocks accumulés ne sont pas excessifs, dit Michaël Brzoska, directeur de recherches au «International Center for Conversion», à Bonn.

«Cela correspond à la doctrine suisse de défense, sa politique d'isolement du reste du monde.» A titre d'exemple, tout de même, l'ex-Allemagne de l'Est, un pays plus grand que la Suisse, à la pointe du Bloc de l'Est et au cœur de la guerre froide, a dû liquider 170 000 tonnes de munitions, sur un stock total de 300 000 tonnes. Soit légèrement plus d'une fois et demie les quantités suisses.