Défense

Des armes suisses contre les «gilets jaunes»

Pour faire face aux manifestations, la police française dispose d’un fusil controversé de fabrication helvétique. Malgré les blessures à répétition, elle pourrait en acquérir davantage

Double fracture de l’orbite maxillaire et une grosse plaie ouverte. Habitué des zones de guerre (Tchétchénie, Afghanistan, Libye, Irak, Syrie…), le journaliste français Florent Marcie n’avait encore jamais été blessé dans sa carrière. Jusqu’au 5 janvier, à Paris. Alors qu’il filme une manifestation de «gilets jaunes», il reçoit en pleine figure un tir de lanceur de balles de défense (LBD 40). Fabriqué en Suisse par Brügger & Thomet (B&T), c’est «le plus léger, le plus ergonomique et le plus rapide à tirer du marché», selon la manufacture. Très utilisé lors des manifestations françaises actuelles, le petit fusil «sublétal» thounois est au centre d’une controverse qui prend une ampleur sans pareille.

«Une incitation à la haine anti-flics»

«Quand on voit les nôtres saigner, touchés par un de ces projectiles, on passe de la protestation à la confrontation violente. Ces armes sont une incitation à la haine anti-flics», se révolte Christelle Robert, meneuse des «gilets jaunes» à Yvetot, en Normandie. L’usage des LBD 40 n’est théoriquement possible en France «qu’en cas d’absolue nécessité et de manière strictement proportionnée» et les tirs au visage sont prohibés. La réalité du terrain semble toutefois différente. Si aucune statistique n’existe, le journal français Libération affirme que le LBD 40 aurait fait plus de 30 blessés graves ces dernières semaines, dont 10 ont perdu un œil. Mâchoire fracturée, dents cassées, fracture du crâne, les balles de caoutchouc semi-rigide de 40 millimètres ne font pas dans le détail. D’apparence menue, les petits fusils de 60 cm de long pour 2,1 kg sont d’ailleurs exportés par le Seco sous l’appellation «matériel de guerre».

«Ce sont les plus précis du marché», se défend Karl Brügger, CEO de B&T. «C’est vrai, ça fait mal. Mais cela reste largement moins grave que des armes létales. Et puis si les «gilets jaunes» ne lançaient pas de cocktails molotov, ils ne se feraient pas non plus tirer dessus.» Sulfureux, le fabricant d’armes de Thoune a été condamné l’année dernière pour avoir commercialisé des lance-grenades à la Nouvelle-Zélande, tout en sachant qu’ils allaient par la suite être revendus au Kazakhstan. Après la justice suisse, sa discrète entreprise est désormais la cible du mouvement des «gilets jaunes». «Ils nous envoient des mails pour dire qu’ils vont nous attaquer», dit l’homme d’affaires. Peu impressionné: «Nous restons calmes et continuons d’offrir nos prestations aux fournisseurs.»

L’Etat français en veut davantage

Les blessures s’enchaînent, la polémique enfle… et la France désire acquérir davantage de lanceurs de projectiles. En décembre dernier, le Ministère de l’intérieur français lançait un appel d’offres pour acquérir 1280 nouveaux LBD. B&T vend son appareil à environ 1300 euros la pièce, «selon si l’optique est incluse ou pas», explique Karl Brügger. L’accord de vente en question porterait donc sur plus de 1,6 million d’euros. «C’est un contrat intéressant pour la branche, dit-il. Notre fusil est le plus cher mais sa qualité est incomparable, nous soumettrons certainement un dossier.» Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 21 mars, nous a confirmé l’Etat français.

A moins bien sûr d’un revirement politique. Ce jeudi, le «Défenseur des droits» français, Jacques Toubon, a en effet demandé la suspension du recours aux LBD en raison de leur «dangerosité». Ce n’est pas la première fois que le directeur de cette institution indépendante de l’Etat inscrite dans la Constitution lance cet appel. Il y a une année, il avait déjà préconisé l’interdiction du matériel helvétique en raison des «risques disproportionnés» que les engins font courir aux manifestants.

Et l’affaire n’en finit pas de faire des vagues: le 18 décembre dernier, plusieurs personnes blessées par les LBD ont saisi d’une requête urgente la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour qu’elle interdise leur utilisation en France. Sans succès, mais la controverse ne faiblit pas. D’autant plus que les balles de caoutchouc ne semblent pas contribuer à l’apaisement de la situation. «Jusqu’à présent, le LBD 40 n’a pas dissuadé les «gilets jaunes», constate Florent Marcie sur le site de Mediapart. Il les a plutôt aguerris.» Le coût politique de l’utilisation du matériel suisse pourrait vite devenir insupportable.

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