Année 2005 agitée pour le directeur général de la SSR, Armin Walpen. En marge de la révision totale de la loi sur la radio et la télévision (LRTV), son propre salaire a été au centre de la polémique, avant que l'engagement de l'ex-porte-parole du Conseil fédéral, Achille Casanova, en tant que médiateur de la télévision alémanique ne fasse à nouveau planer le soupçon d'une entreprise trop accueillante pour les anciens fonctionnaires. Dans trois semaines, les parlementaires fédéraux diront quelle part de la redevance sera reversée aux diffuseurs privés (4%, comme le préconise le National, ou 5%, comme le veulent les Etats), et s'il faut introduire un prélèvement de 1% de la taxe, soutenu par les sénateurs, pour financer une aide aux privés pour le développement des nouvelles technologies. La SSR se prépare à affronter la tempête en réduisant la voilure. Son capitaine, dans une longue interview au Temps, fait face aux embruns de la critique.

Le Temps: Pour l'heure, que retenez-vous de l'examen de la nouvelle loi sur la radio et la télévision?

Armin Walpen: D'un point de vue positif, elle continue de reconnaître l'importance du rôle de SRG SSR idée suisse, qui est de produire des programmes intéressants et pertinents dans les quatre régions linguistiques. Cela me paraît essentiel. Elle nous permet aussi de nous développer en utilisant les nouvelles technologies. L'aspect négatif, c'est que cette loi va nous coûter quelque 70 millions.

– Ne seriez-vous pas plus libre avec une loi-cadre et la création d'un office de médiation chargé de surveiller les principes de son application?

– A l'époque, j'aurais volontiers penché pour une loi-cadre, parce que le développement va si vite que même le meilleur législateur a de la peine à suivre. En fait, j'aurais fait une loi sur SRG SSR, parce que c'est elle qui a un mandat public, qui doit fournir des prestations essentielles pour le pays, qui a aussi un financement public, qui doit être surveillée en conséquence. On aurait pu laisser tous les autres acteurs du secteur radio et télévision sous le coup des lois régissant les simples activités commerciales, à deux exceptions: les radios ou les TV qui réclament de l'argent public, et les technologies restreignant les possibilités à un nombre limité d'acteurs. Mais nous sommes aujourd'hui à la fin d'un processus qu'il faut accepter.

– Malgré la nouvelle loi, le marché audiovisuel suisse semble figé, entre des acteurs qui, souvent, s'appuient sur la SSR pour survivre, et vous-mêmes qui vous défendez en brandissant la menace des chaînes étrangères…

– Depuis que je suis directeur général, SRG SSR n'a jamais combattu un projet privé. Ni TV3, ni Tele24, ni un projet de radio privée. J'ai complètement changé la politique de la maison à ce sujet. Je connais assez bien l'Europe, voilà pourquoi je peux affirmer que le manque de concurrence interne n'a rien à voir avec la législation suisse, qui est assez libérale. Vous pouvez créer demain votre télévision nationale, sans problème. L'obstacle majeur, c'est le morcellement suisse, avec comme «très petit grand marché» la Suisse alémanique, 5 millions d'habitants… D'autre part, la concurrence des grandes chaînes étrangères, aux moyens sans commune mesure avec SRG SSR, s'accroît sans cesse, c'est une réalité.

– Ne vaudrait-il pas mieux une situation à la britannique, avec une redevance allant exclusivement à la SSR, qui ne diffuserait aucune publicité, ressource unique des privés?

– Cela ne créerait pas davantage de concurrence, mais une hausse d'un tiers de la redevance… Ce qui est possible en Grande-Bretagne avec 24,5 millions de foyers ne l'est pas en Suisse avec à peine plus de 3 millions de foyers. Des études internationales ont chiffré à 10 millions d'habitants le seuil de rentabilité pour une télévision généraliste, même avec la redevance…

–… alors la télévision est un luxe, en Suisse?

– Oui, tout à fait. Disons qu'on aurait une télévision, mais pas de la même qualité, aussi complète que celle que nous connaissons aujourd'hui.

– Et pour la radio?

– La situation est différente, parce que les coûts ne sont pas les mêmes. Jusqu'ici, la bande FM, presque saturée, constituait une limite. Désormais, l'avènement de la radio numérique (DAB) va engendrer la création de chaînes de radio privées puissantes dans leur région linguistique, et à même de concurrencer SRG SSR. En Suisse romande, ce scénario se précise.

– A fin juin, vous avez présenté un programme d'économies de 80 millions de francs, qui touchera d'abord vos structures. Dans l'absolu, pourrait-on se passer de l'entité administrative qui chapeaute les diverses unités de la SSR?

– Ce chapeau national, qui est bien plus qu'une entité administrative, est déjà assez petit! Nous sommes une soixantaine à la direction générale, pour élaborer la stratégie, contrôler sa mise en application, décider de la répartition stratégique des moyens financiers, entre autres. Si cette superstructure venait à disparaître, la SRG SSR cesserait d'être, avec les CFF et peut-être La Poste, l'une des dernières entreprises suisses de service public…

– Comment voyez-vous l'évolution de la télévision par l'ADSL et l'Internet sans fil à haut débit, et l'arrivée de Swisscom sur ce marché?

– Il faudra toujours du contenu. Notre métier consiste à en fabriquer. Notre rôle est de livrer du contenu avec les technologies de distribution disponibles.

– Les distributeurs vont aussi vouloir produire…

– C'est la grande question. Swisscom est très intéressée à distribuer le contenu de SRG SSR. Si elle veut des contenus particuliers, je vois bien SRG SSR entrer dans le domaine du «business to business». Avec, par exemple, des flashs d'information spécifiques. Mais Swisscom devrait payer cette prestation, dont le produit serait reversé dans le service public. L'autre volet, c'est le «business to customer» (B to C), que nous pratiquons aujourd'hui. Cela concerne surtout notre plate-forme Internet, où notre stratégie est d'apporter de la valeur ajoutée. Il nous faut nous laisser nous développer sur ce terrain.

– Avec l'argent de la redevance? Les éditeurs privés vont hurler à la concurrence déloyale!

– Non, ils ne le font plus tellement. Si l'on condamne la SRG SSR à ne pas utiliser les nouveaux médias, elle n'existera plus dans vingt ans. Mais dans le «B to C», nous n'avons pas le droit de faire du profit. Raison pour laquelle j'ai décidé de renoncer à toute publicité sur Internet.