Isolement

Arolla est à nouveau coupé du monde

A 2000 mètres d’altitude, au fond de la vallée d’Hérens, le village abrite une quarantaine d’habitants. Cette année, c’est déjà la quatrième fois que la route qui les relie au monde est fermée

C’est la tempête. Par rafales, le vent d’ouest s’abat contre les habitations d’Arolla. «Ça souffle bizarre», remarque un client appuyé au bar du restaurant de l’Hôtel du Pigne en regardant dehors. Ce mercredi matin à l’aube, les bourrasques étaient encore fréquentables, mais avec le lever du jour elles ont pris de la vigueur. Dehors dans la tourmente, les chapeaux s’envolent, les branches des mélèzes se rompent et les congères se forment.

Basile Bournissen a l’oreille collée à son téléphone. Il y a à peine dix minutes qu’il vient de décider de fermer la route qui relie son village à la civilisation. Assis autour de lui, les cantonniers de la commune attendent ses ordres en buvant des cafés. «Quand Basile veut boucler, on part en bas», expliquent-ils.

Réveil à 3 heures

Basile Bournissen est responsable de la sécurité du vallon d’Arolla. Cette nuit, il s’est levé à 3 heures du matin. «En hiver, on ne dort pas beaucoup», sourit-il. Les prévisions météorologiques l’avaient mis sur le qui-vive. Les heures nocturnes défilant, les chutes de neige se sont renforcées. «Je suis allé faire des observations. Au début, ça allait, mais les conditions sont devenues plus dangereuses. On a pris la décision de fermer la route.»

Ce qui l’inquiète le plus, c’est le vent violent qui souffle dans ce fond de vallée. «Il suffit de voir les congères en bord de route pour s’imaginer comment c’est 600 mètres plus haut.»

Il a beau avoir déjà miné les crêtes et les endroits stratégiques la semaine dernière, ainsi que la précédente, il redoute que les chutes de neige fraîche ne créent de nouvelles avalanches, suffisamment importantes pour atteindre la route. Fermer le tronçon à partir des Haudères et isoler Arolla s’avère être une sage décision.

«C’est plutôt chouette»

Cet hiver, c’est la quatrième fois que le village est isolé. C’est plus que la moyenne, et désormais cette saison est qualifiée de particulière. Cela ne semble toutefois pas ébranler les habitants du village, qui se disent habitués. Nés ici même ou arrivés là «par accident» à 2000 m d’altitude, ils disent avoir déjà les gènes qui permettent d’apprécier les joies de l’isolement. «C’est plutôt chouette d’ailleurs, témoigne Séverine Loucke, gérante de l’Hôtel du Pigne. Depuis qu’on a le câble et que les fils électriques sont enterrés, on n’a plus vraiment de souci à se faire.»

La fermeture de la route demande toutefois un minimum d’organisation. Car parmi les quelque quarante habitants du village, quatre sont scolarisés, un suit un apprentissage, un autre travaille plus bas dans la vallée. Ils doivent donc s’échapper du vallon tous les matins. «Quand la météo est menaçante, on essaye d’anticiper en envoyant les enfants dormir aux Haudères», explique Christophe Clivaz, l’épicier du village, qui a également recours à une autre stratégie: «Si à l’aube, j’entends la lame du trax, ça signifie que la route est ouverte et je réveille les enfants. Si tout est silencieux et qu’il neige fort, on reste tranquille».

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Mauvais souvenirs

Ce matin, le bus postal a pu venir chercher les jeunes du village à 7 heures. Dehors, leurs traces de pas sont encore visibles dans le manteau neigeux. Les parents ne sont-ils pas inquiets d’envoyer leurs enfants sur une route dangereuse? Nicole Clivaz, l’épicière, hoche la tête. «Non, je fais confiance à Basile. En revanche, cette année, j’ai senti, en bas, à Evolène, une certaine tension. Ces chutes de neige évoquent les mauvais souvenirs de l’hiver 1999.»

Cet hiver-là, une avalanche qui a coûté la vie à douze personnes s’était abattue sur les villages d’Evolène, Villa et La Sage, plus bas dans la vallée. Mais pour le responsable de la sécurité, la situation est différente. «Si nous fermons la route, c’est par mesure de sécurité. Nous ne sommes pas dans une situation de crise», rassure-t-il.

Sur la table, des voix grésillantes émanent de son talkie-walkie. Basile Bournissen est au four et au moulin. «Elle a pu revenir des Haudères la femme à René?» lui demande un client. «Oui, oui», répond-il. Il a aussi dû prévenir les employés de l’usine de pompage et ceux des remontées mécaniques. «Avec ce vent de toute manière, les téléskis sont fermés. Sinon, en règle générale, on fait en sorte que quelqu’un soit là pour ouvrir les pistes.»

Baisser les barrières

Ça y est, Basile Bournissen ferme sa veste. Les cantonniers vident leur tasse de café. L’ordre est donné et tous montent dans leur pick-up. Le chef de la sécurité accompagne les employés communaux jusqu’à la première barrière. Lui restera à Arolla. Dans le blizzard, il laisse le soin aux cantonniers de rabaisser et cadenasser les barrières qui s’échelonnent successivement de part et d’autre des hameaux.

Le retour du beau temps est annoncé dans seulement une semaine. En attendant, les villageois poursuivent leur quotidien. Chacun a ses propres provisions. Les congélateurs sont pleins et quand l’isolement dure, c’est l’épicier qui en profite.

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