Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Le géographe Michel Lussault sur la plaine de Plainpalais: «Il n’y a que Londres qui dispose d’aussi grands vides dans son tissu urbain.»
© Nicolas Schopfer

Urbanisme

Arpenter Genève à la recherche de ses «hyper-lieux»

Non, toutes les villes ne sont pas condamnées à l’uniformisation. Les «hyper-lieux» résistent, intenses, connectés et rebelles. Démonstration à Genève avec le père de ce concept, le géographe français Michel Lussault

Nivelés par la mondialisation, les espaces publics des villes finissent par tous se ressembler. De Dortmund à Athènes, les places et rues commerçantes semblent issues du même modèle, des pavés aux enseignes, tout comme les gares, les aéroports, les centres commerciaux. A ce sentiment d’uniformisation, le géographe français Michel Lussault oppose un ferme et optimiste démenti, qu’il conceptualise dans un ouvrage intitulé «Hyper-lieux»*. Certes, les villes produisent toujours autant d’espaces standardisés, mais d’autres manières d’investir l’espace et de se l’approprier émergent aussi, partout et à toutes les échelles.

Cinq caractéristiques communes

Pour construire son concept et identifier ces potentiels hyper-lieux, Lussault s’appuie sur des mouvements de contestation récents, tous ancrés dans l’espace public: les sit-in sur la place Taksim à Istanbul en 2013, le mouvement Occupy Wall Street à New York en 2011, les Nuits debout place de la République à Paris après les attentats terroristes en 2015.

Les caractéristiques communes de ces lieux de contestation sont, selon le géographe, au nombre de cinq: ils sont intenses et connectés, intègrent autant le local que le reste du monde et sont le lieu d’expériences partagées et d’affinités électives. Qu’en est-il des villes suisses? Nos espaces publics, très aménagés, laissent-ils la place à des pratiques nouvelles, voire contestataires? Nous avons convié le chercheur à explorer plusieurs places du centre de Genève, histoire d’identifier comment se tricote un hypo, alter, hyper ou contre-lieu.


1. La place des Grottes: «à ne surtout pas réaménager»

jj

«C’est une place ordinaire de quartier, comme on pourrait en trouver partout, peu aménagée, quelques bancs, une fontaine et cette simple guirlande lumineuse qui dessine un contour aérien de la place, commente le géographe. On lit aussi les traces d’une certaine rébellion, des tags, les restes de squat, la première épicerie en vrac de la ville, autant de signes de résistance contre les pouvoirs de l’argent. Cet urbanisme de l’emphase qui pollue tant d’espaces publics n’a pas atteint la place des Grottes, ici la cohabitation est possible, c’est un lieu d’hospitalité, d’amitié civile, non policé, qu’il ne faudrait selon moi surtout pas «réaménager».

Ce n’est pas l’esprit ou le génie du lieu qui agissent ici, mais les usages qui s’y déroulent.

«Mais la gare toute proche, pourvoyeuse de flux et de passages, agit fortement sur cet espace, l’infuse de sa propre intensité, en accentue le caractère à la fois local et connecté, ouvert sur le reste du monde. Le spectaculaire rassemblement qui se déroule ici chaque jeudi soir à l’heure de l’apéro, autour d’un marché de vins et de fromages, tient à la mise en tension de tous ces éléments: le récit partagé de l’histoire du lieu, sa capacité à intégrer le passant et l’habitué, sa proximité avec les réseaux.» Alors, hyper ou alter-lieu, la place des Grottes?

«Les deux, mais intimement liés à un événement et un ensemble de pratiques locales. Ce n’est pas l’esprit ou le génie du lieu qui agissent ici – et qui n’existent d’ailleurs nulle part – mais les usages qui s’y déroulent, en relation étroite avec ce que l’espace permet, ici et maintenant.»


2. Quartier de Saint-Gervais: deux places, deux logiques

Ces deux places partagent le même quartier, dans la vieille ville de la rive droite et ont été récemment réaménagées. Elles ont regagné leur espace sur celui de la voiture puisque l’une était un parking, l’autre un giratoire.

jj

Michel Lussault:«La première, Simon-Goulart, au plat, est intelligemment calée dans l’axe de la route. Elle est bruyante et exposée, mais elle compose «avec» et ne cherche pas à arrêter ce qui se passe autour d’elle. Son aménagement simple – grand vide central, large mobilier côté route, fontaine – permet des pratiques qui rassemblent les gens. L’autre, celle de Saint-Gervais, jouit d’une situation plus calme, plus centrale, ouvrant sur l’eau, en pente. Mais ici on a essayé d’arrêter le mouvement, en créant une scène, surélevée et coupée des rues. On ne se demande pas sur quel banc, au soleil ou à l’ombre, on va s’asseoir, mais où on va s’asseoir et même si on va s’asseoir ici! Les fontaines anciennes semblent avalées dans l’épaisseur du béton.» Hypo-lieu?

jj

«Je dirais que ce n’est pas un lieu, mais un intervalle. On lit le geste architectural, mais celui-ci ne nous dit rien sur l’histoire de cet espace. On a fabriqué du standard urbain, du neutre, l’inverse de cet ordinaire à fort potentiel d’usages qui caractérise la place des Grottes. Dans la ville, ce type d’aménagement a le mérite de donner du sens, par contraste, aux autres espaces publics, rues et places voisines.»


3. La plaine de Plainpalais et son petit air «provincial»

ff

En cours de rénovation depuis 2008, cette ancienne place d’armes en forme de losange présente un vide de 7 hectares, planté sur ses bords, qui perdure depuis le XVIe siècle. Ici s’arrêtent le cirque Knie, chaque rentrée, mais aussi des foires, des marchés, une place de jeux, des manifestations politiques, des fêtes sportives. Bref, s’il y a un hyper-lieu à Genève, intense, connecté, partagé chaque jour de l’année, c’est bien «Plainpal». Non?

On aurait pu lotir ou jardiner cette plaine, mais elle résiste, ce «vide» est constitutif de la ville, il l’aménage.

«Je n’en suis pas sûr, observe Michel Lussault. Cet espace est très grand. Pour en parler, on doit en sortir, puis le découper en sous-espaces, le skatepark, le cirque, les allées plantées… Pour définir ce concept d’hyper-lieu, je me suis appuyé sur les malls des centres commerciaux, les halles des aéroports ou encore l’hyper-lieu par excellence: Times Square à New York. Leur caractéristique spatiale commune: des limites très claires. Elles me semblent faire défaut ici. Sur la plaine, c’est une respiration qui est offerte, du ciel, de l’espace, la vue sur le Salève, l’aménagement récent est presque invisible. Il n’y a que Londres qui dispose d’aussi grands vides dans son tissu urbain.»

«On aurait pu lotir ou jardiner cette plaine, mais elle résiste, ce «vide» est constitutif de la ville, il l’aménage. Les façades et l’architecture sont secondaires. En même temps cette plaine ne dit rien du centre financier mondial qu’est Genève, et peu de l’envergure internationale de cette petite ville. La plaine de Plainpalais, malgré sa taille, dégage ce je-ne-sais-quoi de provincial caractéristique de toutes les villes suisses – je dis cela sans arrogance. Elle est certes le lieu d’expériences partagées et d’affinités, mais elle n’a ni cette intensité, ni cette capacité à intégrer le local et le monde comme le fait par exemple l’aéroport de Genève. Avec son centre d’exposition tout proche et sa connexion directe à la ville et au monde, cet équipement est sans doute le seul véritable hyper-lieu de l’agglomération franco-genevoise.»


PROFIL. Michel Lussault, géographe de l’habitation

Regarder nos espaces de vie quotidiens autrement. Pas sous l’angle des modes d’aménagement, ni même de leur fonctionnalité, mais sous celui des pratiques qui s’y déroulent. C’est là le cœur des recherches de Michel Lussault, géographe, professeur à l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Avec «Hyper-lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation», Lussault définit une grille de lecture en quatre critères: lce Tourrangeau devenu Lyonnais, qui a enseigné à Lausanne et à Genève, clôt son cycle de recherche avec ce troisième ouvrage sur l’espace habité qui fait suite à «L’Homme spatial. La construction sociale de l’espace humain» (2007) et «L’Avènement du Monde. Essai sur l’habitation humaine de la Terre» (2013), tous parus aux Editions du Seuil.


Michel Lussault, «Hyper-lieux», Ed. Du Seuil, coll. La couleur des idées, 2017

Photos. Keystone

Publicité
Publicité

La dernière vidéo suisse

Des gilets à 3000 francs pour l'armée suisse? Le débat divise le parlement

Le Conseil national a refusé de suivre l'avis du Conseil des Etats. Celui-ci voulait réduire de moitié la facture des nouveaux gilets de l'armée suisse. Il a été convaincu par les arguments du chef du DDPS, Guy Parmelin. La question reste donc en suspens.

Des gilets à 3000 francs pour l'armée suisse? Le débat divise le parlement

n/a