Des artistes à l’assaut du parlement

Elections L’écrivaine Ruth Schweikert se porte candidate pour les fédérales cet automne, aux côtés d’une trentaine de Zurichois du monde de la culture

«On ne se retrouve pas dans le carcan des partis traditionnels», argumente l’auteure

Combien d’artistes siègent au parlement? Deux ou trois auteurs? Ruth Schweikert ne veut pas se hasarder à donner de chiffre précis. «Ils sont trop rares. On compte des dizaines de juristes et d’économistes, mais les représentants de la culture sont quasiment inexistants», regrette-t-elle.

L’écrivaine est assise à son bureau – une simple planche en bois – sous les combles d’un ancien immeuble au centre de Zurich. Le petit grenier, et ses quelques cartons, ne ressemble guère au quartier général d’une campagne politique.

Ruth Schweikert a pourtant décidé de s’engager pour les élections fédérales d’octobre, aux côtés de quelques artistes tels que Johanna Lier et Hans Läubli, respectivement présidente et directeur de Suisseculture. Ils lancent cet été la liste des «Artistes zurichois» – la première du genre.

Trente-cinq personnes actives dans le milieu de la culture «aux profils et aux âges très variés» se sont portées candidates. Si la composition n’est pas encore divulguée, il se murmure déjà que l’écrivaine en sera la tête de liste.

Cette femme de près de 50 ans figure parmi les auteurs contemporains les plus connus de Suisse alémanique. Ses écrits, son premier recueil de nouvelles, Erdnüsse. Totschlagen (1994), ses romans Augen Zu (1998) et Ohio (2005) lui ont valu plusieurs récompenses comme le Prix de la Fondation Schiller Suisse, le Prix d’honneur de la ville et du canton de Zurich, ou la bourse Bertelsmann. Elle présente cette semaine à l’Openair de Littérature à Zurich son quatrième livre: Wie wir älter werden.

Dans la mansarde, une fenêtre ouverte en ce jour de canicule donne sur les toits de Zurich. On aperçoit un matelas de camping relevé contre le mur, bien que l’artiste, mère de cinq enfants, habite avec sa famille à quelques minutes à pied. Son nid de réflexion est austère mais charmant. A l’image de l’écrivaine d’origine germanique qui vient de recevoir le titre honorifique de «Stadtschreiber» de Bergen-Enkheim, un district de Francfort-sur-le-Main.

Mais revenons à la politique helvétique. Le parlement a approuvé ce printemps une hausse du budget culturel de 3,4% à 1,12 milliard de francs pour ces cinq prochaines années. Quelles sont les revendications du groupe d’artistes? «Attention, notre but n’est pas de former un lobby qui ne se batte que pour la culture! rectifie Ruth Schweikert. Nous nous mobilisons afin d’apporter un autre regard dans le débat parlementaire, sur toutes les thématiques.»

«Les acteurs culturels ont un recul intéressant, argumente-t-elle. Ils possèdent une expérience de vie particulière. Confrontés à une insécurité permanente, ils multiplient les emplois divers et variés. Ils sont habitués à la critique, ce qui représente une qualité en politique.»

Ils se font rares à Berne, car leurs emplois du temps se révèlent incompatibles avec les sessions parlementaires, explique-t-elle. «Les comédiens, par exemple, doivent accepter les rôles quand ils surviennent.» L’argument pourrait être invoqué par d’autres corps de métier, objecte-t-on. L’écrivaine avance une autre explication: «De nombreux artistes n’arrivent pas à s’identifier aux partis traditionnels. Ils ne se retrouvent pas dans le fonctionnement, le carcan, les modes de discussions et de prises de parole.»

Le groupe zurichois a donc opté pour une liste indépendante. Pas de couleur, ni de ligne imposée, juste un socle de valeurs communes. Les candidats doivent défendre «la diversité culturelle», «une Suisse ouverte et démocratique», «la protection de la nature» et «le droit international» notamment. Si certains de ces principes sont clairement opposés au programme national conservateur de l’UDC (comme la défense du droit international, mis en cause dans la dernière initiative du parti), la liste reste assez générale pour éviter les étiquettes partisanes.

Ruth Schweikert n’est pas tout à fait novice en politique. Celle qui est née en Allemagne, mais qui a grandi en Argovie, a présidé le lobby Suisseculture, arpentant la Berne fédérale de 2008 à 2012. Elle a participé en 2010 à la création de l’association Art + Politique, en réaction «au repli identitaire qui sévissait dans le pays». Le groupe a milité notamment contre l’initiative pour le renvoi des étrangers criminels, dite «des moutons noirs» en 2010, ou contre l’initiative Ecopop en 2014. Mais l’association s’est toujours limitée à des actions créatives – des écrits, des vidéos – pour faire passer un message politique. Les artistes zurichois veulent accomplir un pas supplémentaire cet automne, en entrant directement dans l’arène politique.

Quels seront ses chevaux de bataille, une fois élue au parlement? «Je veux travailler pour le respect des diversités, le vivre ensemble, mais aussi pour la liberté. Cette société du contrôle – où tout est quantifié, monitoré, enregistré – me préoccupe», note-t-elle avec gravité.

«Nous pourrions aussi réfléchir à certaines utopies. L’idée d’un revenu minimum universel mérite au moins d’être débattue. La naïveté n’est pas une valeur négative. Elle permet de sortir d’une vision carrée, rigide, terre à terre. Elle ouvre de nouvelles perspectives.»

L’écrivaine ne cache pas sa sensibilité de gauche. Comme tous les artistes? «Ils ont beaucoup de facettes, répond-elle prudemment. Certains sont indépendants, d’autres patrons de PME. Mais ils ont une certaine conscience de la fragilité. Même Max Frisch savait que son succès n’était jamais acquis. Le marché n’est pas lié à la valeur intrinsèque des choses.»

Le groupe zurichois, qui ne possède pas de réserve financière, n’a pas fixé d’objectifs précis pour les élections. Même si ses chances sont modestes, l’auteure qui partage son temps entre l’écriture , l’enseignement dans plusieurs hautes écoles, et ses enfants, veut tenter l’expérience. «Je ne prétends pas que la Suisse a besoin de moi, mais j’ai envie de m’investir», sourit-elle avec malice. Une première pique à l’égard de ses adversaires UDC, qui utilisent une rhétorique messianique.

«La naïveté n’est pas une valeur négative. Elle permet de sortir d’une vision rigide»