Les majors de la musique ou les grands studios de cinéma ne sont pas seuls à se plaindre du piratage sur Internet. Même si l’échelle est plus limitée, les créateurs suisses disent en souffrir: c’est le message d’une campagne que leurs associations professionnelles lancent ces jours, dans le cadre des Journées de Soleure. Plusieurs événements publics sont prévus durant l’année. Pour dire aux internautes que le droit d’auteur constitue «un droit fondamental en démocratie», annonce Hans Läubli, directeur de la faîtière Suisseculture.

En fait, la démarche découle d’un coup de colère des artistes, suscité par un rapport du Conseil fédéral. En novembre 2011, celui-ci répondait à une demande de la conseillère aux Etats Géraldine Savary (PS/VD), qui s’enquérait de la réponse à donner à un piratage en croissance. Le gouvernement excluait toute action répressive, arguant qu’elle «aura tôt fait d’atteindre ses limites», et suggérait plutôt aux producteurs et diffuseurs de trouver de nouveaux modèles d’affaires. Face au tollé, et aux interpellations qui s’accumulent au parlement, Simonetta Sommaruga a, depuis, créé un groupe de travail. Il rendra ses conclusions à la fin de l’année. A l’ouverture des Journées de Soleure, jeudi dernier, la conseillère fédérale disait en attendre «des propositions en matière de droits collectifs face aux développements techniques».

Car pour des marchés culturels, la réalité devient cruelle, expliquent à présent les créateurs. Face à la modestie de leur production régionale, les Romands n’y sont peut-être pas pleinement sensibles. Mais la circulation des œuvres sur la Toile coûte cher à certains artistes qui parviennent à vivre de leur travail – et, par la nature des marchés, ils sont plus nombreux en Suisse alémanique. Surtout que dans le même temps, les marchés physiques (CD, entrées en salles, DVD…) baissent.

Selon le musicien Christoph Trummer, «notre industrie est chamboulée par des intermédiaires illégaux, qui gagnent en plus de l’argent avec de la publicité en ligne». Il montre la page d’un site helvétique offrant une chanson de Heidi Happy, avec à côté, une publicité pour un opérateur de télécoms de la place…

Dans leur assaut, les artistes limitent leurs illusions. Le fait de télécharger des données pour l’usage personnel demeure légal en Suisse, et ils se font à l’idée qu’ils ne pourront guère obtenir de résultats en s’en prenant aux échanges de peer-to-peer, entre internautes individuels. Même si les positions diffèrent d’une association à l’autre, les représentants culturels se méfient d’une riposte graduée telle qu’elle a été introduite en France (lettre aux internautes qui piratent, puis semonce, puis amende et coupure de connexion). Au nom de l’Association des réalisateurs de films, la cinéaste Irene Loebell explique: «Il ne faut pas attaquer les consommateurs, mais ceux qui diffusent massivement des contenus de manière gratuite.» Les autorités devraient élaborer des mesures contre les diffuseurs illégaux, les sites hébergés du type de l’ancien MegaUpload, qu’il s’agisse de téléchargement ou de consommation en flux (streaming).

Au reste, la petitesse du pays ne le rend pas invisible sur la carte mondiale du piratage. La Suisse hébergerait de nombreux sites de versement gratuit. Dans son rapport de 2012, consulté par Le Temps, le représentant américain au commerce – bureau qui relève de la présidence – affichait d’ailleurs une certaine sévérité: «Concernant la Suisse en particulier, les Etats-Unis ont une grave préoccupation s’agissant de la capacité des ayants droit à restaurer leur sécurité juridique en matière de piratage sur Internet… Les Etats-Unis encouragent vivement la Suisse à combattre le piratage avec vigueur, et à s’assurer que les ayants droit puissent protéger leurs droits.»

Sur ce point, les porte-parole culturels suisses se trouvent ainsi en phase avec les lobbies des majors et des studios américains. Suisseculture ajoute que la traque des sites illégaux n’est pas insurmontable: la lute contre la pédophilie sur Internet «montre que l’action est possible».

L’enjeu national, dit le cinéaste Denis Rabaglia, à la tête de la Société suisse des auteurs, est économique: «On ne parle même pas de l’argent que nous pourrions gagner. L’offre illégale empêche, déjà, de rentabiliser l’investissement, c’est-à-dire, pour le producteur, de faire remonter la part de risque.» Et là, une petite cinématographie se trouve exposée, puisque chaque projet y représente un risque. Le problème se pose aussi en aval: un film soudain visible sur YouTube aura peu de chances de trouver un éditeur DVD. Dès lors, «les producteurs deviennent plus frileux. Et l’offre illégale remet en question l’existence de l’industrie culturelle, car la machine ne tourne plus.»

«Notre industrie est chamboulée par des intermédiaires illégaux, qui gagnent de l’argent avec de la publicité»