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Asile, ces chiffres qui affolent en pleine campagne électorale

Les requérants sont malgré eux au cœur de la bataille à moins de deux mois des élections fédérales. La Suisse a connu une hausse de 20% des demandes pendant les sept premiers mois de l’année, mais le chiffre s’élève à 71% pour la moyenne européenne. «Le Temps» fait une immersion dans les chiffres de l’asile en les remettant dans leur contexte, et démêle le vrai du faux

Asile, ces chiffres qui affolent en pleine campagne électorale

Migration Les requérants sont malgré eux au cœur de la bataille à moins de deux mois des élections fédérales

La Suisse a connu une hausse de 20% des demandes durant les sept premiers mois de l’année. Le chiffre s’élève à 71% pourla moyenne européenne

«Le Temps» fait une immersion dans les chiffres de l’asile en les remettant dans leur contexte, et démêle le vrai du faux

L’asile s’impose à nouveau comme un thème de campagne électorale. Le Temps s’est plongé dans les chiffres en passant en revue les idées reçues et certaines phrases qui reviennent régulièrement dans les discours politiques. S’il s’avère que la Suisse accorde actuellement une protection (statut de réfugié ou admission provisoire) à 58% des requérants qui arrivent sur son sol, un taux très élevé, elle reste moins attractive que plusieurs pays européens.

«La Suisse fait face à un afflux massif de migrants»

La Suisse connaît une hausse de 20% si l’on compare la période de janvier-juillet 2015 à celle de l’an dernier (15 769 requérants contre 13 189 en 2014). Pour 2015, le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) en reste à son estimation de 29 000 demandes, soit un chiffre à peu près équivalent à celui de 2012 (28 631 requêtes). On est encore loin des 47 513 demandes enregistrées en 1999 suite à la guerre dans les Balkans. Sous l’effet d’une conjonction de crises mondiales, l’arrivée de migrants est bien plus importante dans les pays de l’UE/AELE: si la hausse est de 20% pour la Suisse entre janvier et fin juillet, elle est de 71% en moyenne pour les pays européens (425 000 demandes d’asile au total pour les six premiers mois). Et l’Allemagne table par exemple sur 800 000 venues d’ici à la fin de l’année, 600 000 de plus que pour 2014. Fin 2013, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) faisait état d’un nouveau «record» depuis la Seconde Guerre mondiale, avec plus de 51 millions de personnes déplacées internes ou réfugiées dans le monde en raison de persécutions ou de conflits.

«La majorité des requérants sont des migrants économiques»

Après le Printemps arabe, on assistait à la venue de nombreux migrants qui ne correspondaient pas aux critères établis pour obtenir le statut de réfugié. C’était le cas notamment de Tunisiens. Or, depuis mi-2013, fait nouveau, plus de la moitié de ceux qui traversent la Méditerranée sont des Syriens et des Erythréens, fuyant des dangers bien réels et qui obtiennent par conséquent généralement l’asile ou une autre forme de protection. Les chiffres de 2015 disent la même chose. Toujours selon le HCR, un tiers des 130 000 personnes (+83% par rapport à 2014) qui ont traversé la Méditerranée durant les six premiers mois de l’année sont des Syriens. Les deuxième et troisième pays d’origine sont l’Afghanistan et l’Erythrée. «Alors que l’Europe débat de la meilleure façon de gérer la crise qui s’aggrave en Méditerranée, nous devons être clairs: la plupart des personnes qui arrivent par la mer en Europe sont des réfugiés, en quête de protection après avoir fui la guerre et la persécution», a récemment déclaré le haut-commissaire Antonio Guterres.

«Les coûts de l’asile explosent»

Dans un encart publicitaire, l’UDC affirme que la Suisse dépense 6 milliards de francs par année pour «faire marcher l’industrie de l’asile», dont un milliard déboursé par la Confédération, 2 par les cantons, et «3 milliards de francs pour l’aide au développement». Six milliards, vraiment?

L’UDC calcule de façon très large en intégrant le budget de la DDC (2,2 milliards de francs pour 2014). Or, dans les faits, une infime part de l’asile y est comprise. Si l’on s’en tient à l’enveloppe du SEM, qui donne une idée globale des dépenses de la Confédération pour l’asile en Suisse, on arrive à la somme de 1,2 milliard pour 2015. L’essentiel de ce montant est consacré aux prestations d’aide, aux frais de renvoi et aux mesures d’intégration. La Confédération a prévu d’octroyer aux cantons des subventions à hauteur de 746 millions de francs pour 22 000 requérants en 2015. Mais ce chiffre a dû être revu à la hausse en prévision des quelque 7000 demandes d’asile supplémentaires attendues d’ici à la fin de l’année. Après avoir obtenu une rallonge de 44 millions au printemps, le Conseil fédéral devrait réclamer un nouveau crédit de 188 millions au parlement, ce qui porterait le budget des allocations à 978 millions pour 2015.

Du côté des cantons et des communes, les coûts nets liés à l’asile, après déduction des indemnisations de la Confédération, se montent à 616 millions par an. Au total, l’asile revient actuellement à 77 francs par habitant en moyenne, selon un rapport de 2014 du «Groupe de travail restructuration du domaine de l’asile». Ce montant devrait passer à 65 francs par habitant. C’est en tout cas l’objectif de la grande réforme de l’asile lancée par la ministre de Justice et police Simonetta Sommaruga, qui vise à réduire les coûts de l’asile grâce à une accélération des procédures. La Confédération table sur une économie de 169 millions de francs par an.

Le but principal de la réforme est de traiter 60% des dossiers dans les centres d’enregistrement fédéraux, en 100-140 jours. La question des «avocats gratuits» est en revanche au cœur d’une polémique. L’UDC affirme que les recours seront plus nombreux, et que cela rallongera du coup le traitement des demandes. Mais le «centre test» de Zurich, qui applique déjà ces procédures accélérées, montre pour l’instant que le taux de recours contre les décisions est plus bas que d’habitude. Il est de 15% au lieu de 21%.

«Les réfugiés sont presque tous à l’aide sociale»

C’est vrai. Le taux des réfugiés reconnus qui sont à l’aide sociale oscille autour de 70%. Il est d’environ 75% pour les personnes au bénéfice d’une admission provisoire, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS). Tout compris (logement, encadrement, nourriture et frais de santé), l’aide se chiffre à 1200 francs mensuels en moyenne par individu.

Le taux d’activité des réfugiés entre 18 et 65 ans stagne durant les cinq premières années autour de 20%. Celui des personnes en admission provisoire, autour de 30% durant les sept premières années. Ces taux augmentent avec la durée du séjour: au bout de dix ans, 48% des réfugiés et 25% des individus admis provisoirement possèdent un emploi, relève une étude de 2014, mandatée par le SEM. A titre de comparaison, 79% de la population étrangère résidente permanente et 88% des Suisses de 25 à 54 ans ont une activité professionnelle.

Les difficultés à trouver un travail s’expliquent par divers facteurs: barrière de la langue, absence de réseau, de qualifications ou de reconnaissance des formations, problèmes d’intégration. Les employeurs, enfin, sont très réticents à l’idée d’engager des personnes en admission provisoire, car avec leur statut précaire, elles ont toujours une épée de Damoclès qui plane au-dessus de leur tête: la perspective d’être renvoyées. Les requérants qui arrivent en Suisse sont par ailleurs tous frappés d’une interdiction de travailler pendant les trois premiers mois (en France, c’est neuf). Passé ce délai, ils peuvent intégrer le marché du travail, «pour autant que la conjoncture économique et la situation sur le marché du travail le permettent».

«La Suisse accueille davantage de réfugiés qu’ailleurs en Europe»

La Suisse n’est pas le pays le plus généreux. Mais elle se situe, en 2014, en 5e position des pays, en Europe, qui accueillent le plus de requérants par rapport à leur population. Après la Suède, la Hongrie, l’Autriche et Malte. Elle compte 2890 demandeurs d’asile par million d’habitants. Et affiche actuellement un taux de reconnaissance particulièrement élevé: sur l’ensemble des dossiers traités en première instance (26 715 en 2014), l’asile a été octroyé à 6199 personnes et 9367 ont reçu une admission provisoire. Ce qui signifie que la Suisse a accordé l’an dernier une protection (même temporaire) à 58% des requérants dont les dossiers ont été traités. Entre 2009 et 2012, ce taux de reconnaissance (réfugiés et admissions provisoires) se situait en moyenne à 28%. Pourquoi ce taux a-t-il doublé? C’est lié à la provenance des migrants et notamment à la crise syrienne. Désormais, le profil de ces personnes correspond davantage aux critères donnant droit à une protection. Comment s’explique l’attractivité d’un pays? Les migrants choisissent généralement les pays dans lesquels une grande diaspora est déjà présente. Pour la Suisse, c’est le cas des Erythréens. Le bouche-à-oreille concernant les tours de vis législatifs fonctionne par ailleurs très bien.

En 2014, 2711 personnes ont quitté la Suisse «de manière contrôlée par leurs propres moyens» selon le jargon du SEM, contre 4922 en 2013 (–45%). Et 3906 personnes (2013: 3685, +6,0%) ont été rapatriées dans leur pays d’origine ou un Etat tiers; 2415 personnes (2013: 4067, – 40,6%) vers un «Etat Dublin», selon la règle qui veut qu’un requérant puisse être renvoyé dans le premier pays européen dans lequel il a été enregistré. Controversés, les «vols spéciaux» restent une solution coûteuse.

«Les Erythréens devraient pouvoir être renvoyés dans leur pays»

Les Erythréens – ils sont près de 24 000 en Suisse – sont devenus les nouvelles cibles de la campagne électorale cuvée 2015, parce qu’ils arrivent en tête des demandes d’asile depuis 2007. C’est à partir d’un jugement de l’ex-Commission de recours en matière d’asile de 2005, qui reconnaissait la désertion comme un motif donnant quasiment systématiquement droit au statut de réfugié, que les demandes d’asile des Erythréens ont explosé, passant de 159 en 2005 à 1201 en 2006, soit une hausse de 655%! Depuis, la diaspora n’a cessé d’augmenter. Malgré la votation de juin 2013, qui a durci la pratique, les déserteurs obtiennent toujours une protection en Suisse. Près de la moitié des requérants érythréens obtiennent le statut de réfugié, l’autre moitié l’admission provisoire.

Les renvoyer en Erythrée? Absurde. Aucun pays européen ne le fait actuellement, malgré la campagne de séduction orchestrée par le gouvernement érythréen depuis le début de l’année. La situation dans le pays, dont le régime en place est régulièrement montré du doigt par l’ONU, ne le permet pas. Enrôlements de force dans l’armée dès l’âge de 15 ans, lourdes peines de prison pour les déserteurs, tortures et «disparitions» sont le lot quotidien des Erythréens qui ne se plient pas aux règles imposées par le président Issayas Afewerki.

Rien qu’en 2014, sur les 46 000 personnes qui ont fui le régime autoritaire et déposé une demande d’asile en Europe, 6900 ont choisi la Suisse. Entre 2005 et 2015, 37 requérants érythréens se sont vu retirer leur statut de réfugié, relève le Secrétariat d’Etat aux migrations. Il s’agit notamment de personnes qui sont retournées passer des vacances en Erythrée, avec la complicité du consulat érythréen basé à Genève. Un abus. Un réfugié qui rentre de son plein gré dans son pays où il affirme être persécuté perd logiquement son statut.

«Les structures d’accueil sont saturées»

Plusieurs cantons, déjà pris à la gorge, ont récemment dû rouvrir des locaux de la protection civile pour héberger des requérants d’asile. Les abris PC, décriés, sont censés rester une solution de «dernier recours», pour une durée de trois mois au maximum. Mais souvent, les requérants – il s’agit généralement de déboutés ou de «cas Dublin» – y sont placés plus longtemps, faute de place ailleurs. Le patron du SEM, Mario Gattiker, a envoyé une lettre aux cantons en mai pour leur dire de se préparer à davantage d’arrivées. La situation est d’autant plus tendue que le taux de reconnaissance est désormais élevé: plus de la moitié de ceux qui arrivent ces derniers mois en Suisse y resteront définitivement ou pour plusieurs années. Fin 2014, 88 501 personnes en tout relevaient du domaine de l’asile, contre 80 679 en 2013.

Les réticences sont encore fortes dans certaines régions. A Grolley (FR), par exemple, une pétition vient d’être lancée contre l’installation de requérants dans le château de Rosière. Des hôtels, refuges de montagne ou hôpitaux psychiatriques ont aussi été réquisitionnés dans d’autres cantons. Tout récemment, première suisse, des tentes militaires ont été mises à la disposition de requérants, à Aarau (AG), pour éviter de devoir recourir à des abris souterrains. L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR), elle, a lancé une opération pour permettre d’accueillir des requérants à la maison.

L’UDC dénonce régulièrement le «chaos de l’asile» en accusant la ministre socialiste de mal gérer la situation. Pourtant, c’est Christoph Blocher qui, lorsqu’il était à la tête du Département fédéral de justice et police, par souci d’économies, avait décrété que les ressources allouées au domaine de l’asile seraient calculées sur la base de 10 000 demandes par an. Du coup, des cantons ont supprimé leurs réserves de lits. Cela explique en partie les difficultés actuelles. Là aussi, la situation devrait changer: la réforme de Simonetta Sommaruga vise à soulager un peu les cantons. La Confédération augmentera le nombre de places à sa charge de 1600 à 5000. Et les cantons devraient pouvoir se contenter de 9900 places au lieu des 24 500 actuelles, pour les personnes qui sont en cours de procédure et à l’aide d’urgence. Un calcul qui a été fait sur les bases de 24 000 demandes annuelles.

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