Les premiers mots de la journée ont donné le ton: «Nous voici arrivés au terme d’une année difficile. Les mois à venir ne le seront pas moins.» Président de l’Union suisse des paysans (USP), le conseiller national Markus Ritter (PDC/SG) ouvrait ce jeudi l’assemblée des délégués du lobby agraire avec une mine sévère. L’heure est grave.

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En cause, deux initiatives prévues en 2020: «Pour une eau potable propre et une alimentation saine», qui propose de priver de subventions les exploitations qui utilisent des pesticides, administrent des antibiotiques à leurs animaux de manière préventive ou qui ne parviennent pas à nourrir leurs animaux avec ce qu’elles produisent; et «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse», qui réclame exactement ce qu’indique son nom: l’interdiction de tout pesticide en Suisse. La journée a aussi été marquée par la démission du directeur de l’USP, le conseiller national Jacques Bourgeois (PLR/FR), qui quitte ses fonctions après dix-sept ans de service.

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«C’est comme si nous faisions tout faux»

Avant tout masculine, la grande salle du Kursaal de Berne semblait partager les soucis de son président qui, de son propre aveu, a «de la peine à rester positif». Parmi les chemises à carreaux, les fronts sont plissés. «Nous sommes la cible de critiques virulentes», regrette Markus Ritter à la tribune. Le débat sur le climat est l’exemple parfait de l’incohérence en cours, dit-il: «Nombreux sont ceux qui voient le réchauffement comme un danger pour l’homme, mais les compagnies aériennes ne connaissent aucun recul dans leurs réservations et la vente de 4x4 est en plein essor! Les consommateurs veulent moins de pesticides, mais les produits bios peinent à s’écouler. Or, si on ne vend pas ces produits, cela n’a pas de sens de les produire.» Les chiffres de Bio Suisse font pourtant état d'un progrès constant du nombre de consommateurs. Qu'à cela ne tienne, applaudissements du public, objet d’inquiétude suivant: «les attaques en masse des médias».

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C’est comme si nous faisions tout faux, s’insurge le président de l’USP. «Si les insectes disparaissent, c’est de notre faute. Les ménages rejettent des résidus dans l’eau, mais seuls les nôtres sont critiqués. Les causes du réchauffement sont globales, mais elles sont résumées aux flatulences des vaches. Je rappelle que nous produisons des produits de qualité optimale, et qu’à l’échelle planétaire nos méthodes sont les plus respectueuses de l’environnement et du bien-être animal.» Très remonté, Jacques Bourgeois (PLR/FR) ajoute que l’accord de libre-échange prévu avec le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) sera scruté de près par l’organisation. «On ne peut pas demander aux paysans suisses ce que ces pays ne font pas.» Les travailleurs de la terre helvétique sont-ils condamnés à un annus horribilis?

«Nous sortirons dans les rues»

Non, affirment les membres de l’USP, qui affûtent leurs fourches. «Si nous votions dans les deux prochains mois, les deux initiatives concernant les pesticides seraient acceptées, reconnaît Urs Schneider, directeur de la communication du lobby paysan. Mais nous pouvons éroder ce soutien.» Pour ce faire, l’USP investit notamment dans les réseaux sociaux pour rendre les améliorations en cours dans l’agriculture plus visibles. «Il existe déjà un plan d’action national pour réduire les produits phytosanitaires, il existe déjà un plan d’action pour préserver la biodiversité, il existe déjà un plan pour réduire l’utilisation d’antibiotiques, dont l’emploi a chuté de 54% depuis 2008! Il faut le faire savoir.»

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«Il est également fondamental d’appuyer sur l’augmentation des exportations si ces initiatives passent la rampe, enchaîne le communicant. Comme la production suisse chutera immédiatement, ce sera inévitable, et ce n’est pas ce que les votants en faveur de ces deux projets désirent.» Un sondage rendu public ce jeudi prouve que les paysans profitent d’une bonne image dans la population, ajoute-t-il, il faut en profiter. «Je ne veux pas vous mentir, ce sera une des campagnes les plus difficiles que nous ayons menées. Mais regardez l’initiative pour des aliments équitables. Au bénéfice d’un fort soutien initial, elle avait fini par être largement défaite par le peuple en 2018. Il y a de l’espoir. Et pour l’emporter cette fois-ci, nous sortirons dans les rues s’il le faut, nous nous afficherons dans chaque marché, à chaque stand. Nous sommes 50 000. Si nous convainquons chacun 100 personnes, nous pouvons y arriver.»