Bouleversés par le drame du Grand-Pont, les Lausannois expriment leur émotion comme ils le peuvent: bouquets déposés sur les lieux de l'accident, messages, dons. Ceux qui ont assisté à la folle embardée mardi et qui en ont témoigné le jour même au poste de police du Flon, soit une vingtaine de personnes, ont rencontré des psychologues dépêchés sur place. Mercredi, une autre quinzaine de témoins ont suivi et, depuis, les demandes de soutien continuent. Comme c'est devenu la règle à chaque catastrophe ou accident grave, une équipe psychologique intervient pour un «débriefing». Il s'agit de faire raconter aux gens leur vécu selon des règles précises, dans l'idée de leur permettre de mieux élaborer l'événement et de réduire les séquelles psychologiques à long terme. Jusqu'ici, cette méthode a été considérée comme une panacée; elle a toutefois été récemment remise en question par une étude britannique (lire ci-contre), dont les conclusions, bien qu'iconoclastes, ont trouvé un assez large écho sur le terrain.

Mardi, c'est la toute nouvelle cellule AVP-Police, dans laquelle les psychologues vaudois et la police collaborent, qui est intervenue. Mise sur pied par Aurélie Morel, psychologue au corps de police de Lausanne, cette cellule assure une permanence 24 heures sur 24. «Nos structures sont nées à un moment où nous avions déjà pris conscience des limites du débriefing, remarque-t-elle. L'analyse anglaise remettant en cause cette méthode, même si elle présente des carences méthodologiques, a un peu secoué les milieux de la prise en charge d'urgence. C'est une bonne chose, cela nous rappelle à la prudence. Car il faut cesser de croire que le débriefing représente la solution magique aux problèmes post-traumatiques. Il s'agit d'une technique très structurée, qui ne convient pas à tout le monde. Et c'est une dérive que de penser que chaque victime doit passer par un psy. Elle doit par contre en avoir la possibilité.»

Concrètement, la cellule AVP-Police est intervenue en trois temps: accueil, entretien individuel pour évaluer les soucis et besoins de la personne, et, dans une troisième étape seulement, rencontre de «type» débriefing, pour ceux qui le souhaitent.

«Cet événement a révélé la vulnérabilité mais aussi la force et les ressources de la population lausannoise, poursuit Aurélie Morel. Sur les lieux de l'accident, les gens ont aidé les ambulanciers, ils n'ont pas perdu la tête et ont apporté un véritable soutien aux victimes en manifestant leur solidarité. Quant à ceux qui demandent de l'aide, je pense qu'ils ont une réaction responsable. Ils reconnaissent leur besoin et y répondent de manière appropriée. En fait, ils se prennent en charge.»

Au CHUV, c'est le service psychiatrique de liaison (SPL) qui s'est occupé du soutien aux blessés. «Un débriefing peut avoir des effets délétères lorsqu'il n'a pas été demandé par la victime, estime Daniel Peter, responsable du SPL. Le fait d'intervenir immédiatement pour répondre aux questions et réconforter les gens nous permet de repérer ceux qui ont besoin d'aide et de nous mettre à leur disposition. Nous avons vu une vingtaine de personnes, certaines une seule fois, d'autres pour un suivi de plus longue durée. Nous essayons de les aider à métaboliser l'événement selon leur fonctionnement personnel et non selon un schéma préétabli. C'est vrai qu'il y a aujourd'hui une forme de pression sociale pour le débriefing, mais autrefois, lors de catastrophes, l'aspect psychologique était complètement négligé.»

C'est aussi l'avis de Pascal Borgeat, officier psychologue de la police cantonale genevoise, responsable de la cellule d'intervention AGPsy-Police, qui existe depuis 1996 et a servi de modèle à la police lausannoise. Une cellule qui a à son actif 300 interventions pour des petites ou grandes catastrophes. «Avant, rien n'était fait pour les victimes, elles devaient suivre un véritable parcours du combattant pour faire reconnaître leurs droits. Avec la LAVI, la loi pour l'aide aux victimes, cela a changé. Dans cette optique, le débriefing a représenté un progrès. C'est un devoir social de soutenir les personnes affectées par un drame, mais il ne faut pas jouer aux apprentis sorciers. Après le 11 septembre, tout le monde était débriefeur. Or cette technique doit être pratiquée à bon escient, par des personnes expérimentées.»