Santé

Les assureurs veulent imposer leurs applications sportives

Les assureurs incitent désormais tous leurs clients à bouger davantage, avec récompense financière à la clé. En jurant qu’ils n’abuseront pas des données des assurés

La tendance est lourde. Depuis l’an dernier, les assurances maladie multiplient les applications à l’intention de leurs assurés complémentaires. Que ce soit CSS, Groupe Mutuel, Helsana ou encore Sanitas: toutes ces grandes caisses incitent désormais leurs clients à «bouger davantage» dans un but de prévention.

Sans trop s’en rendre compte, les assurés leur transmettent de précieuses données sur leur santé, ce qui a incité le préposé fédéral à la protection des données à lancer un appel à la prudence.

Les assurés ravis

«Le sport, c’est la santé», affirme le dicton. Marion Achermann, de Tavannes dans le Jura bernois, n’a pas hésité lorsqu’elle a vu que sa caisse, le Groupe Mutuel, créait une équipe de course à pied ouverte à 50 de ses assurés complémentaires. En faire partie, c’était profiter d’avantages non négligeables: un test médico-sportif, un coaching sportif durant six mois, la participation gratuite à quelques courses à pied dont l’inscription dépasse parfois les 100 francs. Elle a de plus reçu une paire de baskets, un pantalon trois quarts et un t-shirt.

Au terme de l’expérience, Marion Achermann s’avoue ravie. «Je suis très satisfaite. J’ai progressé sans jamais avoir été blessée», confie-t-elle. A Morat-Fribourg, elle a amélioré son temps de dix minutes. Ce à quoi elle a été moins attentive au moment de s’engager, c’est l’usage que les fournisseurs d’applications et les assurances maladie feront de ses données.

Surtout des débutants

En créant son équipe, le Groupe Mutuel, qui s’engage depuis de nombreuses années en Suisse en soutenant dix courses majeures comme le Grand Prix de Berne, Morat-Fribourg ou Sierre-Zinal, a choisi d’accompagner ses assurés plutôt que de leur offrir un incitatif financier.

«Nous avons plutôt voulu créer un phénomène d’identification aux membres de cette équipe sur les réseaux sociaux. Ce sont tous des débutants ou des coureurs amateurs âgés de 23 à 70 ans», dit Loïc Mühlemann, responsable des réseaux sociaux au Groupe Mutuel.

La mue des assureurs

L’assurance de Martigny a offert à ses assurés «l’application mobile de prévention santé» Ignilife, qu’utilisent 27 000 de son 1,4 million d’assurés au total. Celle-ci enregistre de nombreuses données, de la taille et du poids aux habitudes alimentaires et aux heures de sommeil. «Mais notre assurance ne reçoit pas ces données, qui restent sur l’application et ne sont donc pas vendues ni transmises à des tiers», précise Loïc Mühlemann.

A première vue, tout le monde est content. D’une part, les assureurs se rapprochent de leurs clients. C’est l’occasion pour eux de se réinventer face à l’entrée de nouveaux acteurs – comme Migros – sur le marché de la santé.

«Nous ne voulons plus rester une simple caisse gérant des factures, mais devenir un vrai partenaire santé», explique Martial Messeiller, responsable des affaires publiques d’Helsana en Suisse romande. Or la numérisation facilite grandement ce nouveau rôle.

Les assurés veulent une récompense financière

De leur côté, les assurés ne demandent qu’à jouer le jeu, mais à condition d’y toucher une contre-prestation. C’est ce qu’a montré une récente étude du consultant EY Schweiz. Sans incitatif, les assurés ne sont que 13% à être d’accord de partager leurs données, mais ce taux grimpe en flèche à 43% en cas de prestation financière.

CSS et Helsana se sont donc engagés dans cette voie. En juillet 2016, CSS a lancé l’activité MyStep avec une récompense financière à la clé: elle offre 20 centimes par jour aux assurés qui dépassent les 7500 pas et même 40 centimes à ceux qui en font 10 000, ainsi que le recommande l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Jusqu’à présent, 11 000 assurés – sur 1,66 million d’assurés au total – ont relevé ce défi, qui peut leur rapporter au maximum 146 francs par an. «Le résultat dépasse nos attentes», déclare Nina Mayer, la porte-parole de CSS. «Les participants sont motivés par la récompense financière, mais aussi par le défi d’atteindre leur objectif personnel. C’est tout bénéfice pour eux, mais aussi pour la collectivité», ajoute-t-elle.

Ne pas être trop intrusif

Quant à Helsana, elle a développé un système de points sous l’étendard «bonus Helsana +». Une application déploie un catalogue d’activités qui peut rapporter jusqu’à 300 francs selon le capital points acquis en fin d’année.

Prouver sa participation est un jeu d’enfants: il suffit d’envoyer une photo de soi «en action». «Nous n’avons pas voulu être trop intrusifs, mais offrir un outil de prévention individuelle», déclare Philippe Messeiller.

Les psychologues sceptiques

A en croire tous ces témoignages, on serait tenté de croire qu’on a enfin trouvé l’œuf de Colomb pour réduire les coûts de la santé. En fait, c’est peu probable. Cette avalanche de montres et de bracelets connectés laisse sceptique Marie Santiago Delefosse, professeure ordinaire de psychologie de la santé à l’Université de Lausanne. «Je suis surprise que les assureurs soient persuadés que toutes ces activités vont leur permettre de faire des économies. Cela reste à démontrer», estime-t-elle.

Tous ces objets peuvent engendrer des processus hypocondriaques ou des baisses d’estime de soi lorsque les performances ne suivent pas. Un exemple? Une personne estimant soudain que sa fréquence cardiaque n’est pas normale va s’inquiéter et courir chez son médecin, qui procédera peut-être à un examen supplémentaire.

«De plus, à force de vouloir tout quantifier y compris ses loisirs, on nuit à la qualité de vie», prévient Marie Santiago Delefosse, qui conclut: «Il ne faut ni diaboliser ces objets, ni leur prêter des pouvoirs magiques, mais individualiser leur usage par une formation adéquate.»

Collaboration: Lise Bailat


La définition de la semaine: Big Data

Le terme de «Big Data», (ou «mégadonnées» et «données massives»), particulièrement utilisé dans le domaine de la santé, n’est apparu qu’il y a quelques années. Il est dû à l’explosion de la masse de données que nous générons chaque seconde. En envoyant des e-mails, en utilisant des appareils mesurant notre rythme cardiaque ou comptant nos pas, en se géolocalisant… Les machines créent aussi des volumes de données colossaux via toutes les mesures qu’elles prennent et qu’elles envoient ensuite à des serveurs informatiques. Ces données se matérialisent le mieux dans les immenses centres que construisent sans cesse Google, Amazon ou Facebook. Enregistrer des données est une chose, les traiter, les analyser et leur donner du sens en est une autre. IBM, mais aussi Google ou Microsoft s’associent régulièrement à des acteurs de la santé, de l’énergie ou de la sécurité pour interpréter au mieux ces volumes colossaux et pour tenter d’effectuer des prédictions. LT

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