Astrid Betancourt a fait jeudi un rapide aller-retour entre Paris et Berne pour rencontrer Micheline Calmy-Rey. La sœur d'Ingrid Betancourt, ex-candidate des Verts à la présidence colombienne retenue en otage depuis trois ans par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), explique ce qu'elle attend du gouvernement suisse pour débloquer la situation.

Le Temps: Quelles sont les dernières nouvelles de votre sœur?

Astrid Betancourt: Nous n'avons plus de preuves de survie d'Ingrid depuis deux ans. La dernière vidéo date de mai 2003. Depuis, nous recevons des communiqués du numéro 2 des FARC, Raul Reyes, qui laissent penser qu'Ingrid est en vie et en bonne santé. Nous ne savons rien de plus.

– Vous venez de rencontrer notre ministre des Affaires étrangères: comment s'est déroulé l'entretien?

– Il a été extrêmement positif. Je suis ravie que Micheline Calmy-Rey ait voulu me rencontrer. Je pense qu'elle tenait à voir un des visages humains qui se cachent derrière ce drame que vit la Colombie. Il touche bien sûr notre famille, mais à travers le cas d'Ingrid, très médiatisé, le monde entier a maintenant conscience du calvaire que vivent également Clara Rojas, l'assistante de ma sœur, et les autres otages. La Suisse, par sa tradition de contribution aux efforts de paix, a vraiment un rôle fondamental à jouer en Colombie. Nous avons passé en revue tout ce qui est arrivé depuis l'enlèvement d'Ingrid. Si elle est encore en vie, c'est grâce à l'appui de la communauté internationale. Car au lendemain de son enlèvement, les FARC avaient menacé de disposer de sa vie dans un délai d'un an si le gouvernement colombien ne mettait pas un accord humanitaire sur pied. Reste à déterminer comment sortir les otages politiques de leur captivité. Bien sûr, ce sont les FARC qui ont kidnappé Ingrid et qui lui volent des instants de vie précieux de femme, de mère et d'acteur essentiel de la vie politique colombienne. Férue de justice, elle est arrivée en Colombie pour appliquer les principes démocratiques européens et elle a fait face, avec son intelligence et ses convictions, à la corruption de l'Etat, à celle liée au cartel de la drogue. L'élan d'Ingrid a donc été stoppé par les FARC, mais nous, sa famille, nous sommes enragés contre le gouvernement colombien. Il a entre ses mains le pouvoir de libérer les otages et il ne fait rien.

– N'a-t-il pas plutôt proposé des accords qui n'ont pas satisfait la partie adverse?

– Depuis deux ans et demi, le gouvernement Uribe tient un discours ambigu et incohérent. Il juge sur le fond qu'il n'y a pas d'accord humanitaire à prononcer car il estime qu'il n'y a pas de conflit armé en Colombie. Il dit aussi qu'il n'est pas possible de négocier avec les FARC, qu'il faut les exterminer. Parfois, il déclare être prêt à négocier, mais à condition qu'aucune zone ne soit démilitarisée, que les guérilleros échangés n'aient pas été condamnés pour crimes de lèse humanité et qu'ils ne rejoignent plus la guérilla. La première chose à répondre est qu'il y a bel et bien un conflit armé en Colombie. Micheline Calmy-Rey l'a d'ailleurs courageusement dit à un journal sud-américain en novembre. Des combats quotidiens entre les FARC et l'armée colombienne engendrent la prise de prisonniers de part et d'autre. Les Conventions de Genève doivent être appliquées. Elles soulignent qu'en cas de conflit interne, il faut ouvrir une brèche humanitaire et procéder à des échanges réguliers de prisonniers. Les FARC demandent au gouvernement d'échanger 60 soldats contre une centaine de guérilleros. Si cet échange se fait, ils accepteraient de libérer les 25 otages politiques: ma sœur, sa directrice de campagne, trois Américains et vingt députés colombiens.

L'Eglise colombienne et les Nations unies ont échoué dans leur rôle de facilitateur parce que le gouvernement a saboté leurs efforts. Les Nations unies, sollicitées par le président Uribe lors de son investiture en août2002, ont d'ailleurs décidé il y a deux mois de retirer leurs bons offices. Aujourd'hui, le processus de facilitation officiel est entrepris par la Suisse. J'ai grand espoir que la stratégie mise en place aboutisse. Car les personnes impliquées du côté suisse ont une profonde connaissance des FARC et une bonne expérience des négociations. Mais il faut toujours rester vigilants. J'attends de la Suisse qu'elle mène ce processus jusqu'au bout et que, malgré les obstacles, elle ne fléchisse pas.

– Est-elle plus à même de dénouer la crise que le gouvernement français?

– Les rôles des deux pays sont complémentaires. La France est notamment engagée dans la libération d'Ingrid parce qu'elle est Française, et que si les FARC ont quelque chose à demander concernant sa libération, il n'y a qu'elle qui puisse fournir cela. La France a d'ailleurs répondu de manière affirmative à la demande du gouvernement Uribe d'accueillir les guérilleros qui seraient libérés. La France peut aussi, avec d'autres pays européens, faire pression sur le président pour qu'il mette en œuvre un accord humanitaire. Mais c'est vraiment le rôle de la Suisse de rapprocher les deux parties pour que cet accord puisse avoir lieu. Un rôle fondamental.

– Fondamental mais fragile. En août 2004, le président Uribe avait sollicité l'aide de la Suisse pour négocier l'échange de 59 prisonniers contre 50 guérilleros. Mais les rebelles ont refusé ce rôle d'intermédiaire.

– La Suisse avait en fait proposé un schéma de facilitation que le gouvernement s'est approprié. Il a annoncé sa volonté de procéder à un échange, ce qui a agacé les FARC.

– En décembre, Micheline Calmy-Rey a rencontré son homologue colombienne qui lui a annoncé la libération d'une trentaine de guérilleros…

– C'était un coup médiatique! J'ai d'autres exemples: lorsque ma mère s'est rendue au Parlement européen en 2004, une énorme affiche disant que ceux qui critiquent à l'étranger le président Uribe sont des traîtres de la patrie a été placée dans un carrefour de Bogota. Durant cette même semaine, le gouvernement a annoncé avoir arrêté un des guérilleros qui auraient kidnappé Ingrid. Nous avons demandé au chauffeur d'Ingrid – il a été libéré après quelques heures de séquestration – d'aller à la confrontation. Et il a été formel: cette personne ne faisait pas partie de l'équipe qui a kidnappé Ingrid. L'annonce a malgré tout été faite.

– Des photos des otages en Irak et de votre sœur ornent la façade du Palais Eynard à Genève. Votre vice-président condamne ce genre d'action en disant que cela fait augmenter leur «cote».

– Vous savez qui est Francisco Santos? Il a été kidnappé par la mafia de la drogue il y a plusieurs années et, pour sa libération, le gouvernement colombien a accepté de ne pas faire passer de loi d'extradition pour les trafiquants de drogue, d'autoriser Pablo Escobar à être incarcéré dans la prison qu'il s'était construite et que ce soit des militaires à sa solde et non la police qui le surveillent. Aujourd'hui, ce Francisco Santos déclare qu'aucune négociation n'est possible et que les FARC ne vont pas libérer Ingrid parce qu'elle représente un trop grand enjeu pour eux… Mais c'est au contraire grâce à la mobilisation de la communauté internationale qu'elle est en vie! Et puis on n'entend jamais, à l'étranger, parler des soldats colombiens détenus depuis cinq ans et ils n'ont pas pour autant été libérés. Son argument ne tient pas.