«Juriste brillant, Konrad Baumann est terriblement chatouilleux sur les formes et d'une susceptibilité épouvantable.» Comme l'exprime ce haut fonctionnaire jurassien, à chaque fois que vous parlez du chef du Service juridique cantonal, on vous sert dans la même assiette un compliment et un reproche.

Konrad Baumann a renforcé son image de fonctionnaire atypique et indépendant en déposant, le 22 juillet, un recours de droit public auprès du Tribunal fédéral, contre son canton, affirmant que la réforme de la justice jurassienne est contraire à la Constitution. Il estime que la concentration de la première et de la deuxième instance au château de Porrentruy peut conduire à la promiscuité et n'assure plus l'impartialité et l'indépendance des juges.

Au stéréotype du juriste en complet veston, Konrad Baumann oppose un style décontracté, expression de sa sensibilité écologique. Il a troqué la cravate contre un foulard noué autour du cou. Il suscite même la moquerie, lorsqu'on le voit parcourir à vélo les 10 kilomètres qui séparent son bureau, à Delémont, de sa maison, à Vicques. On rit sous cape lorsqu'il jongle avec les horaires de bus pour aller préparer le repas de ses enfants.

Ce Zurichois d'origine est un idéaliste. Qui a longtemps jugé la voiture inutile, même si aujourd'hui, il roule dans une vieille Volvo. Au début des années 80, il s'oppose à la construction de la Transjurane. Déjà employé de l'Etat jurassien, il demande au Tribunal fédéral de faire barrage à l'A16. Il est débouté.

Docteur en droit, Konrad Baumann prend du galon en 1992. A la surprise générale! Personne ne savait qu'il avait postulé au remplacement de Sigismond Jacquod, promu chancelier. Les pronostics allaient à un autre candidat. Le gouvernement de l'époque le désigne malgré tout chef du Service juridique. «Pierre Boillat lui a rendu un bien mauvais service, relève un fonctionnaire. S'il est excellent juriste, il est chef de service calamiteux.»

Au changement de gouvernement en 1995, Konrad Baumann devient un subordonné de Gérald Schaller, qu'il avait eu sous sa coupe en 1982, lorsque le futur ministre, alors avocat stagiaire, effectuait un stage au Service juridique. Bonnes en 1982, leurs relations se dégradent rapidement après 1995.

Le dossier de la réforme de la justice fera déborder le vase. Konrad Baumann sort de ses gonds en février. Quitte à transgresser ses devoirs de réserve et de loyauté, il se plaint au parlement d'être snobé par le gouvernement dans l'élaboration de certaines lois (Le Temps du 25 février). Il recommande au législatif de ne pas adopter la réforme de la justice, l'estimant «pas entièrement compatible avec le droit de rang supérieur». Le parlement passe outre.

La démarche cavalière incite l'exécutif à ouvrir une procédure disciplinaire à son encontre. Le chef du Service juridique contre-attaque avec son recours au TF. «La question des rapports de confiance sera posée», commente Gérald Schaller, laissant entendre que Konrad Baumann risque la mise à pied. Le ministre ne comprend pas quelle mouche a pu piquer son chef de service, «dont le recours est un magnifique autogoal. Qu'il obtienne ou non gain de cause, il aura gravement manqué à son devoir, en ne signalant pas plus vite, lors de l'élaboration de la réforme, que la concentration des juges à Porrentruy pouvait être problématique. Pourquoi vient-il à charge alors que toutes les décisions sont prises? Notez aussi qu'il fait un grave procès d'intention aux juges, en mettant en doute leur indépendance et leur impartialité.»

La citadelle vacille

La citadelle de Konrad Baumann, qui élève ses décisions au rang de paroles d'évangile, vacille. A deux reprises ces derniers mois, il a été recalé par la Cour constitutionnelle jurassienne, qui a annulé deux lois qu'il avait élaborées. En proie au discrédit, il a avoué au Matin que sa démarche auprès du TF était liée à l'ouverture de l'enquête disciplinaire. «Quelle réaction bizarre pour quelqu'un qui se pose en gardien des tables de la loi et de l'orthodoxie juridique», reprend Gérald Schaller. Même s'il affirme avoir «d'autres munitions», Konrad Baumann est en posture délicate. Ses jours à la tête de l'unique instance juridique de l'administration jurassienne sont comptés.