L'opération de police qui a abouti jeudi dernier à l'arrestation de huit suspects de terrorisme, dont trois à Genève, visait notamment des vétérans de la guerre sainte (djihad) en Afghanistan, a expliqué au Temps l'une des rares personnes à avoir été informées à l'avance de l'opération. Selon cette source, certains des suspects auraient aidé les auteurs des attentats-suicides qui ont fait 35 morts à Riyad, le 12 mai dernier, à se rendre d'Afghanistan en Arabie saoudite.

«Les terroristes ne pouvaient voyager directement en Arabie saoudite depuis l'Afghanistan, car ils auraient été repérés par les services de sécurité saoudiens», ajoute ce fonctionnaire, qui souhaite ne pas être identifié. Pour cette raison, ils auraient transité par la Suisse afin d'y recevoir de faux papiers leur permettant de se rendre à Riyad sans attirer l'attention. «Certaines des personnes arrêtées connaissaient les terroristes parce qu'elles-mêmes ont vécu en Afghanistan. Elles sont soupçonnées d'avoir su que des attentats étaient en préparation», précise cette source. L'Afghanistan a servi de base à l'organisation Al-Qaida depuis sa création en 1988 jusqu'au renversement du régime des talibans par les forces occidentales et les troupes de l'Alliance du Nord, fin 2001. Des milliers de «djihadistes» venus de tout le monde musulman y ont été entraînés dans les camps tenus par Al-Qaida.

Le Ministère public de la Confédération, en charge de l'enquête, n'a pas souhaité commenter ces informations. Selon sa porte-parole Andrea Sadecky, les huit suspects sont toujours interrogés par les enquêteurs, mais leur lieu de détention est tenu secret. Un policier qui a participé aux perquisitions du 8 décembre indique que de nombreux documents en arabe ont été saisis. «Le code de procédure pénale fédérale permet de détenir les suspects au moins jusqu'à ce que ces documents aient été analysés», précise ce policier.

Les personnes arrêtées viendraient d'Egypte, de Somalie, du Yémen, d'Afrique du Nord et de Bosnie. Selon le fonctionnaire cité plus haut, certaines disposaient du statut de demandeur d'asile. S'il était confirmé, ce fait pourrait relancer le débat sur l'accueil d'islamistes radicaux par la Suisse. Il y a quelques mois, deux hauts fonctionnaires, le secrétaire d'Etat Franz von Däniken et le coordinateur des renseignements Jacques Pitteloud, s'étaient inquiétés devant une commission parlementaire de l'octroi systématique de l'asile à des activistes islamistes. En 2002, le Rapport sur la protection de l'Etat décrivait la Suisse comme une «zone de repli, voire de transit, pour certains islamistes violents».

Plusieurs mois d'écoutes téléphoniques et d'observations représentant des milliers d'heures de travail ont précédé l'action déclenchée jeudi dernier. L'enquête, amorcée grâce à des numéros de téléphone retrouvés en Arabie saoudite sur les portables de terroristes présumés, a été confiée à un petit groupe d'hommes de la Police judiciaire fédérale; d'autres secteurs de l'administration, notamment le Service d'analyse et de prévention de l'Office fédéral de police, ont été tenus à l'écart pour réduire le risque de fuites. Les conseillers fédéraux Samuel Schmid et Christoph Blocher ont été informés à l'avance des arrestations.

Deux Saoudiens font figure de principaux organisateurs des attentats de Riyad, commis par neuf kamikazes. Le premier, Ali Abd al-Rahman al-Ghamdi, s'est rendu aux autorités saoudiennes fin juin. Il serait directement lié aux dirigeants d'Al-Qaida et aurait fui l'Afghanistan fin 2001, au moment de la bataille de Tora Bora, une zone montagneuse qui a servi de refuge à Oussama Ben Laden. Le second, Khaled Jehani, aurait fui l'Arabie saoudite. Il a été identifié, embrassant sa kalachnikov, sur une cassette vidéo retrouvée en Afghanistan pour vanter les mérites des attentats-suicides. Les autorités saoudiennes recherchent d'autres membres d'un groupe de 19 suspects liés à la direction d'Al-Qaida et qui seraient impliqués dans les attaques de Riyad.

Selon le conseiller fédéral Samuel Schmid, cité par l'hebdomadaire NZZ am Sonntag, les récentes arrestations sur le territoire helvétique ne signifient pas que la Suisse soit particulièrement exposée au risque terroriste. En revanche, les autorités fédérales sont sur le qui-vive à l'approche du Forum de Davos, qui doit notamment accueillir Pervez Musharraf, le président du Pakistan: il vient d'échapper à deux attentats après avoir été désigné comme cible par Ayman al-Zawahiri, le numéro deux d'Al-Qaida.