C'est un penchant qui n'est pas propre à la Suisse: les Etats, à la fois par clientélisme politique et par souci de conserver un savoir-faire industriel, entretiennent un secteur d'armement qui échappe bien souvent à la logique du marché. Le Parlement étant appelé, en Suisse, à approuver les crédits d'armement séparément du budget de la Confédération, l'affaire prend un certain relief. Glissant. Et même politiquement dangereux. L'achat de l'avion de transport de troupes, qui devrait être porté au programme 2001, semble devoir prendre le même chemin qu'avant lui ont pris d'autres acquisitions, la dernière en date étant le char de grenadiers (un milliard de francs). Ce qui compte le plus aux yeux du Département de la défense n'est pas le matériel proprement dit mais les retombées commerciales de l'achat de ce matériel pour l'industrie militaire suisse, les fameux marchés compensatoires. Or, dans ce domaine, on a atteint – peut-être l'a-t-on franchie – la limite du pensable. Depuis bientôt deux ans, le chef du Groupement de l'armement, Toni Wicki, dirige aussi la holding d'armement RUAG. Bien que privatisée, celle-ci vit des commandes de la Confédération. Il est sans doute légitime que Toni Wicki attire l'attention des politiques sur la conservation d'un patrimoine industriel, encore qu'il ne doive pas trop se forcer. Mais, et l'exemple du char de grenadiers est patent, on reste bouche bée devant une telle confusion des rôles: avec sa casquette de grand commis de l'Etat, Toni Wicki en remplit une autre, la sienne toujours, celle de la holding RUAG.