Voici dix jours, le Conseil fédéral a décidé d'interdire le survol de la Suisse par des avions militaires américains ou britanniques. Depuis, un peu partout dans le pays, des gens assurent avoir vu, ici des bombardiers B-52, là des chasseurs furtifs F-117 ou alors un avion radar Awacs. Les craintes de la population auraient été légitimes si la France avait interdit le survol de son territoire comme elle l'avait fait lors d'une intervention américano-britannique en Libye en 1986. Dans ce cas, puisque l'Autriche a pris des mesures extrêmement restrictives concernant l'utilisation de son espace aérien déjà bien avant le début de la guerre en Irak, la Suisse serait restée le seul point de passage direct du nord au sud.

Et les Etats-Unis auraient sans doute demandé avec davantage d'insistance à la Confédération de laisser passer leurs appareils basés en Grande-Bretagne ou en Allemagne.

Mais comme Jacques Chirac a assuré, lors d'une interview télévisée dix jours avant les premiers bombardements, qu'il «allait de soi que ses alliés Américains pouvaient survoler le territoire français», le problème pour la Suisse ne se pose plus vraiment. Selon que ces appareils viennent de Grande-Bretagne ou d'Allemagne, le détour par l'Hexagone ne représente en effet que trois à cinq minutes supplémentaires, et l'on ne voit pas pourquoi les Américains risqueraient un incident diplomatique avec la Suisse pour si peu. D'ailleurs, même les «spotters» suisses, ces fanatiques d'avions qui passent tout leur temps libre à scruter le ciel, cherchent désespérément à apercevoir des avions de combat américains. Durant la semaine qui vient de s'écouler, ils n'ont pu observer qu'une demi-douzaine d'avions de transport médicaux rapatriant les blessés du Golfe à la base US de Ramstein, au sud-ouest de l'Allemagne. Maigre consolation, le rythme de ces vols, autorisés tout comme les vols humanitaires à destination de l'Irak, ira sans doute en augmentant.

Il n'en demeure pas moins que la Confédération paraît attacher beaucoup d'importance à l'intégrité de son espace aérien. Devant le Conseil national, la ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey a ainsi évoqué la possibilité de forcer à atterrir un avion (autorisé mais suspect), afin de vérifier son contenu. Le Département de la défense, lui, assure avoir «renforcé» la surveillance du ciel au moyen des radars de l'armée. Il faut savoir qu'en temps normal, tous les avions, qu'ils soient civils ou militaires, sont contrôlés par la société Skyguide. Mais comme son système ne capte que les signaux émis par les transpondeurs placés dans chaque avion, le recours à l'armée est apparu nécessaire pour s'assurer qu'aucun un avion de la coalition américano-britannique ne tenterait de traverser la Suisse en douce en déclenchant son émetteur.

Depuis le début du conflit, les radaristes des Forces aériennes suisses scrutent donc le ciel sur leurs écrans. Comme ils le font tout au long de l'année pour leur entraînement, ils n'effectuent toutefois ce travail qu'aux heures de bureau, entre 8 h 00 et 18 h 00, du lundi au vendredi. Pendant la nuit et le week-end, le système enregistre automatiquement les données récoltées par les radars et celles-ci sont ensuite examinées minutieusement chaque matin. Le contrôle «renforcé» depuis le début de la guerre vanté ces derniers jours dans les médias par Oswald Sigg, le porte-parole du DDPS, consiste en réalité dans le simple examen supplémentaire de ces données, le samedi et le dimanche matin. En plus, il n'est pas vraiment certain que Florida, le système radar vieux de trente-cinq ans, soit capable de détecter à tous les coups un avion furtif ou un appareil volant à très haute altitude. Florako, le système qui lui succédera en 2004, fonctionne déjà en parallèle; mais il n'est pas encore entièrement opérationnel et n'est pas utilisé durant la nuit.

On le voit, les mesures de surveillance de l'espace aérien sont plus déclamatoires qu'autre chose: Britanniques et Américains n'ont aucune raison de forcer le ciel helvétique et s'ils le faisaient, le contrôle des Forces aériennes est un tel gruyère qu'ils pourraient sans doute survoler le territoire helvétique sans même être détectés. Ces contrôles décidés par le Conseil fédéral ne sont cependant pas totalement sans intérêt: ils relâchent un petit peu la pression sur ce qui reste un vrai dilemme pour le gouvernement, à savoir l'intensité avec laquelle il compte restreindre les exportations de l'industrie suisse de l'armement.