Le Temps : Vous partez alors que la situation devient très difficile sur le plan de l’hébergement. Est-ce vraiment le bon moment ?

Pierre Imhof: Il n’y a sans doute jamais de bon moment! Ce qu’il faut voir, c’est que je laisse un EVAM restructuré, une institution qui fonctionne, avec des prestations nouvelles (programmes d’occupation, formation, aide à l’emploi) qui donnent satisfaction. Tout cela crée un contexte favorable au changement.

Le nombre d’arrivées a augmenté de près de 25% entre 2010 et 2011, mais les chiffres sont au fond les mêmes qu’en 2003. Pourquoi est-on pris au dépourvu ?

L’afflux était même beaucoup plus massif à la fin des années 90. Sous Christoph Blocher, tout le système a été redimensionné pour 10 000 résidents. Le financement permettant aux cantons d’avoir une réserve de capacité a été supprimé. En outre, les variations sont difficiles à gérer: il est plus compliqué d’être confronté à un doublement des attributions, comme c’est le cas depuis ce printemps, que d’en gérer un nombre plus élevé mais stable. Un autre facteur limite notre capacité d’adaptation: dans le contexte d’un marché du logement très tendu, l’acceptation de nos centres dans la population est plus faible. L’opposition à la présence des requérants s’est banalisée. Je pense que les campagnes xénophobes de ces dernières années ont rendu possible des comportements racistes qu’on ne voyait pas avant.

Est-ce lié à l’origine des requérants?

Cela joue aussi son rôle. Les mouvements migratoires actuels sont moins saisissables que ceux qui étaient provoqués par les conflits des Balkans. L’opinion comprend mal pourquoi le « Printemps arabe », censé apporter la démocratie, est une cause d’émigration. Les migrations subsahariennes n’ont pas de cause politique facilement identifiable non plus.

L’EVAM va ouvrir prochainement un 6e abri PC, à Pully. Quelle part de nécessité et quelle part de dissuasion dans le choix de ces lieux?

C’est une nécessité absolue. Nous recherchons toujours une autre solution, que nous ne trouvons pas à court terme. L’abri PC est la solution la moins pratique, car il faut souvent trouver une structure d’accueil de jour à proximité; la plus difficile tant pour les résidents que pour les collaborateurs; la plus coûteuse aussi. A moyen terme, l’objectif reste de sortir des abris, pour aller dans des constructions provisoires sur des terrains cantonaux.

Votre proposition de transformer le centre de Vennes en «sleep-in», pour éviter que le trafic de drogue ne s’y fixe, a suscité la controverse. Où en est-elle?

Elle est toujours à l’étude, car elle pose des problèmes pratiques et juridiques. L’idée est que les résidents, tous NEM ou requérants déboutés, ne puissent plus disposer d’’une place attribuée, d’un lit fixe ou d’une armoire personnelle. Mais je tiens aussi à dire que les jeunes migrants impliqués dans le trafic de drogue ne visent pas l’enrichissement personnel: l’attente de leur famille en Afrique est très forte.

Les dispositions suisses sur l’asile se sont durcies progressivement au fil des années. Vous aussi?

Le conflit entre le respect de l’état de droit et l’humanisme est permanent chez moi. J’ai du mal à accepter qu’une décision de refus d’asile puisse n’entraîner aucune conséquence. D’autre part, je me trouve face à une somme d’histoires personnelles touchantes. Je crois que la population partage cette ambivalence: elle durcit la loi lors des votations et se mobilise quand son voisin est renvoyé.

La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a annoncé une « restructuration totale du domaine de l’asile » pour 2012. Du bon sens ou de la bureaucratie supplémentaire?

Ce que dit Simonetta Sommaruga est très juste. Aucun requérant ne devrait être attribué aux cantons tant que la procédure n’est pas terminée. Il est plus facile de renvoyer un requérant avant qu’il ne soit attribué à un canton, dont le rôle est de favoriser l’installation de ceux qui vont rester dans la durée. Cette nouvelle approche est donc très cohérente, mais elle ne peut fonctionner que si les procédures sont raccourcies. Elle implique aussi que la Confédération double quasiment sa capacité d’accueil, par l’ouverture d’une dizaine de structures de 400 personnes, ce qui est un véritable défi.

Certains requérants trouvent désormais porte close dans les centres d’accueil fédéraux. Une nouvelle politique?

Je crois que ces quelques cas ressortent plus d’une mauvaise planification plutôt que d’une volonté. Il est fréquent que la Confédération renvoie des gens dans les cantons pour pouvoir accueillir de nouveaux demandeurs, ce qui m’a toujours étonné. Car cette difficulté, nous l’avons tous les jours. Je saurai à 16h00 aujourd’hui combien de personnes je dois accueillir demain!

On amalgame volontiers requérant d’asile et trafiquant de drogue. N’avez-vous pas été trop tolérant sur la présence de ce trafic dans les centres?

Les hommes célibataires, les plus concernés par le phénomène, représentent environ la moitié des 850 déboutés que nous hébergeons, sur un total de 4700 personnes relevant de l’asile dans le canton. Ils sont regroupés dans des foyers, le système de l’aide d’urgence prévoyant que les prestations dont ils bénéficient soient moindres que celles des requérants en cours de procédure. Nos moyens de contrôle sont limités. Les entrées et sorties dans nos bâtiments sont libres. Mais nous collaborons avec la police, car je ne tolère pas que les personnes que nous assistons se livrent au trafic de drogue.

«Vol spécial », le film de Fernand Melgar, vient d’être distingué par les critiques de cinéma. Qu’en avez-vous pensé?

C’est un émouvant témoignage sur la situation des gens, efficacement construit avec sa montée en puissance, son dénouement, son unité de temps et de lieu. Il dénonce quelques absurdités du système, mais il dit très peu sur l’avant et sur l’après. Ce n’est pas un documentaire, car il ne donne qu’un seul point de vue. En fait, c’est un bon film de fiction dans lequel les acteurs jouent leur propre rôle.

Après sept ans d’expérience sur le terrain, quel constat tirez-vous de la politique d’asile suisse?

Cette politique est très enveloppante. Je ne connais pas d’autre pays où la prise en charge soit telle dés le dépôt de la demande. En France, le requérant doit se rendre à la préfecture. Ici on vous attribue immédiatement une place. Lorsque les contrôles à la frontière se resserrent, au Tessin par exemple, on prend dans les filets de l’asile des gens qui seraient sans doute allés sinon grossir les rangs des clandestins ou n’auraient fait que transiter en Suisse. En fait, nous avons un système de captation dans le dispositif de l’asile. Moins par motivation humanitaire que par la crainte du désordre que suppose une non-prise en charge. Une fois rentré dans le système de l’asile, il est difficile d’en sortir. Amnesty International critique le système de l’aide d’urgence, mais celle-ci reste tout de même une assurance pour les déboutés de l’asile, qui n’existe pas dans d’autres pays. Finalement, les requérants entendent un discours paradoxal: «Vous devez rentrer chez vous, mais on fait tout pour vous garder dans le système.»

Quelle conclusion en tirez-vous?

Personnellement, je serais pour une plus grande ouverture sur le marché du travail. Il devrait exister un permis limité et non renouvelable pour ceux qui peuvent trouver un travail leur permettant ensuite de monter un projet chez eux. Vouloir tenter sa chance en participant au rêve occidental est une motivation honorable. Notre système d’asile est perverti par le fait qu’il est devenu la seule solution d’entrer en Suisse pour un non Européen sans formation particulière.