Bien sûr, il reste encore huit jours avant le 20 septembre et la course au Conseil fédéral peut encore réserver des surprises. Mais la première journée des auditions n’a pas permis à Pierre Maudet de réussir la percée espérée.

Car c’est bien lui, le candidat hors sérail bernois – contrairement à Isabelle Moret et Ignazio Cassis – qui passait ce mardi un premier test important face à trois groupes parlementaires qui totalisent 130 voix sur les 246 que compte l’Assemblée fédérale.

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Une voix UDC pour Maudet

Lors de son audition devant l’UDC, Pierre Maudet a été malmené. Le groupe a déjà émis une recommandation de vote en faveur d’Ignazio Cassis. Celui-ci a obtenu 45 voix, tandis qu’Isabelle Moret a sauvé l’honneur avec 11 voix. Quant au Genevois, il n’a obtenu qu’un suffrage. Restent 17 voix non attribuées du groupe UDC, des absents pour la plupart.

Le chef de groupe de l’UDC, Adrian Amstutz, a tenu des propos très durs: «Pierre Maudet a été très mauvais.» Quant à l’éternel stratège en chef du parti, Christoph Blocher, qui n’est plus membre du groupe depuis sa démission du parlement en 2014, il a voté avec ses pieds. Il a quitté la salle pour aller téléphoner durant l’audition du Genevois.

«In dubio pro Ticino»

En ce début de session, Pierre Maudet comptait bien poursuivre la campagne hors normes qui lui avait si bien réussi jusqu’ici. Privilégier les contacts aussi personnels que spontanés pour convaincre. Cela lui avait valu quelques sympathies, même à l’UDC. Ainsi, au soir du Marché-Concours de Saignelégier, le 13 août, il débarque à l’improviste au domicile privé de Luzi Stamm à Baden-Wettingen (AG). «Une rencontre sympathique. En tout cas, Pierre Maudet possède une qualité dont doit disposer tout conseiller fédéral: il est un bon communicateur», témoigne Luzi Stamm.

Retour à la dure réalité au Palais fédéral cette semaine. Individuellement, les élus UDC n’ont plus répondu aux sollicitations du Genevois. Lors de l’audition, ils l’ont mitraillé de questions sur le dossier européen. «Je ne suis pas un euroturbo, mais un euroréaliste», s’est défendu Pierre Maudet, qui n’a pas convaincu ses interlocuteurs. «Il a occulté le fait qu’il prônait l’adhésion à l’UE en 2001», déplore un UDC, insatisfait aussi de la double nationalité de Pierre Maudet. «Il peut voter lors des élections européennes, françaises et suisses. C’est un homme avec trois voix, cela ne va pas.» A l’issue de son audition, le candidat sent que le courant n’a pas passé, même s’il qualifie l’échange «d’intéressant». «Un conseiller fédéral doit pouvoir travailler avec tous les groupes», lâche-t-il laconiquement.

Luzi Stamm résume bien la situation. D’une part, l’UDC n’oubliera pas la composante régionale de l’élection: «In dubio pro Ticino», note-t-il. Surtout, l’UDC veut en finir avec ce gouvernement que plusieurs de ses ténors considèrent comme de «centre-gauche». «Ignazio Cassis nous semble être le candidat le plus à droite des trois», souligne-t-il.

Le PDC partagé

Ça s’est mieux passé pour Pierre Maudet au PDC, l’autre parti qu’il cible dans sa conquête du pouvoir. Mais les deux autres candidats n’ont pas démérité non plus, même si Isabelle Moret, tendue, n’a pipé mot en quittant la salle de réunion.

Ignazio Cassis, qui terminait son après-midi d’auditions devant les démocrates-chrétiens, est sorti de la salle avec le sourire: «C’est comme pendant un jogging: la première demi-heure est difficile et après, le temps file, on ne s’arrêterait plus.» Le Tessinois a été interrogé sur la représentation de la Suisse italienne au sein du Conseil fédéral, «mais ça n’a pas été un thème central». Comme un décalage par rapport à ces lettres d’Italophones qu’il dit recevoir «en nombre» depuis trois mois.

Si aucun candidat n’a glissé sur une peau de banane face au PDC, le parti n’a pas arrêté sa préférence mardi. Il se donne encore une semaine pour réfléchir. Les discussions avec les uns et les autres des 43 élus démocrates-chrétiens à Berne laissent toutefois penser qu’il renoncera au final à émettre une recommandation.

Le président du PDC, Gerhard Pfister, a privilégié à plusieurs reprises l’élection d’un Tessinois. Il serait suivi par une moitié du groupe parlementaire, estiment certains élus. Mais la position libérale en matière de drogues d’Ignazio Cassis rebute certains députés centristes, tandis que la vision sécuritaire progressiste de Pierre Maudet effraie des députés de Suisse centrale attachés à l’armée et à la tradition.

On assiste au final à un jeu de poker où le bluff est roi. Le PDC a en effet également en tête la succession de Doris Leuthard, qui effectue sa dernière législature. Les hommes qui aspirent à la fonction suprême savent qu’ils ont tout intérêt à ce qu’une femme soit élue le 20 septembre et donc à privilégier Isabelle Moret.

Les Verts hésitent

Chez les Verts, le choix est tout aussi cornélien. Et pour cause: si le 1er septembre, le groupe parlementaire écologiste exigeait une femme sur le ticket PLR au Conseil fédéral, il se montre désormais emprunté vis-à-vis de ses propres exigences. «Les Verts ont une tendance à privilégier les femmes. Mais nous allons encore peser les différents arguments et discuter la semaine prochaine d’une recommandation», explique le chef de groupe, Balthasar Glättli. Le Zurichois précise que «la prestation d’Isabelle Moret – dont on a entendu des choses peu agréables dans les médias alémaniques – était tout à fait correcte». Scolaire, ajouteront certains écologistes en coulisses, tandis que les deux hommes étaient davantage dans la séduction, Pierre Maudet ayant pu paraître arrogant par moments.

Ce sont surtout les thèmes développés par les candidats qui ont touché les 13 élus verts sous la Coupole, chacun à leur manière: la libéralisation des drogues pour Cassis, l’égalité des genres et la protection de l’agriculture pour Isabelle Moret, et la régularisation des sans-papiers pour Pierre Maudet.

La semaine prochaine, le PS, les Vert’libéraux et le PBD auditionneront les trois candidats. Avantage Cassis, mais tout reste ouvert, de l’aveu même d’un UDC zurichois.