D’outre-Suisse (1/7)

Augusta Raurica, l’Italie antique au bord du Rhin

Le charme méditerranéen des ruines romaines flotte jusqu’à Augusta Raurica, près de Bâle, où de vieilles arènes et un trésor garantissent d’identiques émotions

Chaque mardi de l'été, «Le Temps» se promène dans un de ces lieux, en Suisse, qui évoquent d'autres paysages, géographiques et/ou temporels.

Sur les gradins d’un large amphithéâtre en pierre, un lézard prend le soleil. Du haut de son promontoire, le reptile profite d’une vue plongeante sur 2000 places assises et, juché sur la colline en face, les restes d’un temple gallo-romain. Il y a 2000 ans, une fourmillante capitale régionale s’étendait là, aux frontières nord de l’empire. Ses ruines sont glorieuses: une vaste arène – la mieux conservée au nord des Alpes – et le plus grand trésor d’argenterie de l’Antiquité tardive. Aux confins de l’Helvétie, séparé de l’Allemagne par quelques mètres d’eau, bienvenue sur le vénérable site historique d’Augusta Raurica.

Vie et mort d’une cité romaine

En 44 avant Jésus-Christ, Lucius Munatius Plancus devient consul de Gaule. Le Sénat lui confie cette gigantesque province à la mort de son ancien général, Jules César, qui vient tout juste d’être assassiné. Le nouveau gouverneur fondera deux nouvelles colonies: Lugdunum, devenue Lyon, et Augusta Raurica. L’endroit paraît idéal: au bord du Rhin, l’un des principaux axes de liaison nord-sud de l’Empire romain, et proche des sources du Danube, autre route stratégique pour se déplacer d’est en ouest.

Il avait vu juste. Les légions romaines conquièrent bientôt les régions outre-Rhin et le fort avancé devient une ville. Deux cents ans après sa fondation, elle compte 15 000 habitants. Des esclaves, des affranchis, des indigènes libres sans droit de citoyenneté, et, tout au sommet de la pyramide sociale, des Romains. Ces derniers disposent de toute la modernité antique: temples, thermes, marchés, théâtres, ils sont presque aussi choyés qu’à Rome.

Un amphithéâtre offert par de riches mécènes – redécouvert dans les années 1950 et toujours visible aujourd’hui – permet même d’aller admirer des combats de gladiateurs. Un privilège, si loin de la capitale. On prêtait alors des valeurs éducatives à ces bains de sang, qui, pensait-on, enseignaient des vertus comme le courage, l’obéissance et la soumission au destin. Celui du lieu sera tragique.

Augusta Raurica n’est en effet pas Lyon, bien au contraire. Vers l’an 250, les sept plaies d’Egypte s’abattent sur la ville romaine. Un tremblement de terre tout d’abord, qui rase une bonne partie de la cité, puis la guerre. Plusieurs mauvaises récoltes, des épidémies et la croissance de la voisine Basilea, devenue Bâle, achèveront de précipiter la décadence de l’ancienne métropole, qui se voit reléguée au statut d’anonyme village de pêcheurs. Plus qu’un souvenir, les années fastes d’Augusta la glorieuse ont toutefois laissé des surprises aux générations futures.

Un coup de pelle en or

En hiver 1961, une pelle mécanique émet un bruit métallique en entrant dans le sol et met au jour 58 kilos d’argent pur. Vraisemblablement enterré à la hâte lorsque les Alamans submergeaient la cité, le trésor dormait sous terre depuis plus de mille ans. Plateaux ouvragés, pièces de monnaie ancienne, vaisselle précieuse: le butin, qui compte 270 objets différents, est exceptionnel – un des plus beaux jamais trouvés.

Le temps d’avertir des spécialistes de la trouvaille, une partie de ses richesses se sont déjà envolées, dérobées à la hâte par des pillards locaux. Elles finiront par réapparaître au cours des ans. Aujourd’hui, une partie d’entre elles sont exposées dans un musée reconstituant une domus romaine à deux pas du grand amphithéâtre. Ce n’est là toutefois qu’une infime partie de l’intérêt du site, dont l’esprit romain résonne encore, bruyamment.

«Viens te battre!» hurle un enfant bâlois vêtu d’une toge blanche en brandissant un glaive – en bois, fort heureusement. Augusta Raurica est morte mais son souvenir est sous bonne garde. Pour le transmettre aux nouvelles générations, le site n’a pas lésiné sur l’offre d’activités, dont un cours de combat pour jeunes gladiateurs (et gladiatrices) auquel participent une cinquantaine d’enfants ce jour-là. Jusqu’à mettre en péril certains visiteurs désarmés.

Une fois formés par le laniste aux rudiments du maniement du pilum, les nouveaux mirmillons, hoplomaques et autres sécutors en herbe ne sont toutefois qu’aux prémices de leur apprentissage de citoyen. Fabrication de pain à la romaine, atelier maçonnerie, fouille archéologique, création de poteries, d’onguents miraculeux, de mosaïques, les animations foisonnent pour animer le site. Elles atteignent leur pinacle en août, lorsque les arènes résonnent du plus grand festival romain de Suisse: Panem et Circenses – du pain et des jeux – qui réunit chaque été un millier de figurants.

Les romains ont disparu, pas les porcs laineux

Celui qui préfère le silence aux vaines agitations de la cité trouvera cependant aussi son bonheur à Augusta Raurica, où une vingtaine de sites étendus sur un kilomètre carré permettent de flâner en toute quiétude le long d’un vieil établissement de bain, d’une ancienne basilique ou sous les voûtes de brique d’un égout antique. En pleine campagne bâloise.

La ménagerie romaine y a d’ailleurs traversé les âges. Dans un grand parc géré par l’association Pro Specie Rara, qui lutte pour la préservation de races animales helvétiques, le site offre l’occasion de humer l’ancestral fumet des porcs laineux, des moutons roux du Valais, des chèvres nera verzasca du Tessin, des vaches d’Hérens ou des poules appenzelloises.

Et pour les visiteurs les plus exigeants, qui ne jureraient que par le Colisée de Rome, le gouverneur Garovirus rappelle dans Astérix chez les Helvètes – où Augusta Raurica est expressément nommée - qu'en se baladant plus au Nord: «l'air frais leur fera du bien». Quod erat demonstrandum.

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