Derrière l'école de Kaiseraugst, en Argovie, quelques hommes s'affairent à dégager des fortifications vieilles de 1600 ans. A quelques pas de là, au bord du Rhin, un baptistère s'illumine à l'entrée du visiteur et des chants grégoriens résonnent. Un peu plus loin, des thermes révèlent au public les détails des baignades romaines. Tous ces vestiges témoignent du passé glorieux de la ville romaine d'Augusta Raurica, aujourd'hui à cheval entre les cantons de Bâle-Campagne et d'Argovie. Au temps de sa splendeur, au Ier siècle ap. J.-C., près de 20 000 personnes y vivaient. En 1998, les communes d'Augst (BL) et de Kaiseraugst (AG), sur lesquelles se trouve la ville romaine, ne comptent plus que 800 et 3700 habitants…

L'étude des vestiges d'Augusta Raurica remonte à plus de 450 ans. Les ruines du théâtre d'Augst sont ansi mentionnées pour la première fois en 1531. Les grands humanistes bâlois comprennent vite l'importance du site. Dès 1582, le négociant bâlois Andreas Ryff dirige les premiers travaux de dégagement. Au cours de siècles, ces ruines sont régulièrement pillées comme carrière de pierres. Les fortifications de Bâle ont ainsi été construites avec les pierres d'Augst. A partir de 1878, des fouilles systématiques sont effectuées par la Société historique et archéologique de Bâle. Et à la fin des années 50, les fouilles prennent de l'ampleur suite aux multiples projets de construction lancés dans la région. Aujourd'hui, le site s'étend sur plus de 100 hectares.

Des cantons alliés

«La surface de la ville antique est plus vaste que la partie moderne. Dès que l'on creuse pour une nouvelle construction, de nouveaux vestiges apparaissent», explique Alex Furger, directeur du site romain. Lui et son équipe, soit une cinquantaine de personnes, s'attellent sans relâche à révéler au grand jour les monuments encore enfouis. Récompense de ce travail de titans: l'an dernier, près de 140 000 visiteurs se sont baladés sur le temple du Schönbühl, dans la Curie ou dans le théâtre. A l'endroit exact où, il y a dix-huit siècles, les gladiateurs «bâlois» combattaient les sangliers et les cerfs – les fauves restaient à Rome – devant 8000 spectateurs ébahis.

En piteux état, le théâtre subit actuellement une cure de jouvence. La faute au gel et au ciment dont la combinaison fait exploser les vieilles pierres. 90% des pierres du théâtre doivent être remplacées. Exit le ciment et les murs sont désormais restaurés «à la romaine» avec du mortier de calcaire et du grès rouge. Les responsables du site disposent d'un crédit exceptionnel de 16,3 millions de francs pour la rénovation du théâtre qui devrait être terminée en 2006.

Alex Furger s'estime bien soutenu par le canton de Bâle-Campagne. Afin de protéger le site romain, le canton a acheté il y a dix ans de nombreux terrains et, depuis 1975, il assume la responsabilité et le financement des fouilles. Seule ombre au tableau: la commune d'Augst aimerait bâtir davantage. Or, nouvelle construction rime avec destruction. Faut-il détruire en une génération ce qui a été conservé depuis 1800 ans, se demande Alex Furger qui aspire à une protection totale des terrains. Autonome au sein de l'Office de la culture, la ville romaine d'Augusta Raurica dispose d'un budget annuel de 3,5 millions de francs sans compter la subvention accordée par le canton d'Argovie où se trouve une partie de la ville romaine. «La collaboration entre les cantons de Bâle-Campagne et d'Argovie est excellente. Chaque canton a sa propre équipe de fouilles, mais elles partagent le même bureau», précise Alex Furger.

Le plaisir des enfants

Destination très prisée des écoles, le site d'Augusta Raurica est très vivant. Le visiteur est pris en charge dès la gare ou le parking par des panneaux sur lesquels figurent les curiosités et le temps nécessaire pour s'y rendre. Les ruines sont mises en valeur par des explications en allemand et en français et révèlent la vie quotidienne des Romains et le travail de fouilles. Une place de choix est réservée aux enfants qui peuvent s'ébattre dans un parc aux animaux romains, jouer avec des mosaïques dans la Curie et faire du pain dans une vraie boulangerie romaine. L'arrivée d'Alex Furger à la tête d'Augusta Raurica n'est d'ailleurs pas étrangère à ce dynamisme. Cela fait dix ans que cet archéologue s'évertue à rendre vivant et didactique le site. Son palmarès est édifiant. Deux bandes dessinées en trois langues (allemand, français, latin), plus de 80 publications dont un livre de cuisine romaine, un CD-Rom, des bornes interactives, des concerts et une grande fête (voir encadré) organisés sur le site. Et ce n'est pas fini. Le directeur d'Augusta Raurica a d'autres projets en tête: une place de jeux romaine avec une vraie galère, la remise en état du réseau routier de l'époque. Son but: devenir un «Ballenberg romain».

Trente mille trouvailles par an et un million de pièces recensées: «Augusta Raurica est la ville romaine la mieux conservée au nord des Alpes. Nous ne devons pas tout laisser sous terre. Le public doit aussi en profiter», estime Alex Furger. Chaque année, de nouvelles découvertes voient ainsi le jour. La dernière remonte au mois de juillet: les archéologues ont déterré, dans un chantier, des thermes très bien conservés. Une vraie maison romaine a été reconstituée. Elle fait office de musée et abrite les objets découverts lors des fouilles. On peut y visiter une authentique cuisine, une chambre à coucher ou une salle de bains romaines.

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