Analyse

Pourquoi autant de confusion avant le vote sur l’avenir de Moutier?

La fébrilité du camp bernois montre que l’argumentaire objectif plaide pour un transfert cantonal dans le Jura de la ville de 7700 habitants. Mais les seuls chiffres ne feront pas le résultat du scrutin de juin 2017

C’est un événement d’importance pour les institutions suisses, gravé dans le marbre depuis près de deux siècles: le 18 juin 2017, une commune d’une certaine importance, Moutier, 7700 habitants, avec son histoire politique et industrielle, choisira son appartenance cantonale. Berne comme jusqu’ici, ou le Jura. Quatre autres petites communes du Jura bernois totalisant 1500 habitants (Belprahon, Grandval, Crémines et Sorvilier) pourraient emboîter le pas en cas de changement d’appartenance cantonale de Moutier. Ces scrutins boucleront la Question jurassienne.

A neuf mois du vote, une grande fébrilité agite les camps autonomiste et loyaliste bernois. Au point de difficilement saisir la stratégie des uns et des autres, alors qu’objectivement, les arguments chiffrés sortis d’une expertise externe neutre plaident en faveur d’une ville de Moutier jurassienne.

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1. Les chiffres et les clichés

Il y a d’abord l’évolution de l’électorat de Moutier. Lors des plébiscites jurassiens de 1974 et 1975, Moutier a voté pour son maintien dans le canton de Berne. Mais depuis trois décennies, les Prévôtois élisent des autorités séparatistes, avec un matelas de 61,2% en 2006, ramené à 58% en 2014. Pour la première fois, le 24 novembre 2013, alors que le Jura bernois décidait de rester fidèle au canton de Berne à 71,8%, Moutier affirmait vouloir devenir jurassienne à 55,4%. Le 5 juin dernier, lors de l’élection du successeur de Maxime Zuber à la mairie, le PDC autonomiste Marcel Winistoerfer, le camp autonomiste l’emportait avec 70,9%.

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Dans l’hypothèse où 90% des quelque 4700 électeurs voteraient le 18 juin 2017, il faudrait 2150 voix pour faire triompher le transfert de Moutier. En 2013, 2008 Prévôtois ont voté pour le camp autonomiste. En théorie, en parvenant à rallier 200 indécis, les séparatistes l’emporteraient.

Et voilà qu’arrive une expertise neutre en dix-huit points, commandée par les gouvernements bernois et jurassien, qui démontre que Moutier et ses habitants ont à gagner en passant dans le canton du Jura. Contrairement à une idée reçue tenace, la fiscalité jurassienne est plus avantageuse, les allocations familiales aussi, les subventions culturelles et sportives. Et un chiffre marque les esprits (ou pas, tant il est gros): l’effet du transfert de Moutier sur la péréquation intercantonale, selon la simulation de l’Administration fédérale des finances, donne un gain de 26 millions au canton du Jura et une perte de 29 millions au canton de Berne. Pour le Jura, 26 millions, c’est un jackpot de près de 2,8% du budget, qui peut lui permettre d’au moins conserver les prestations actuelles.

Sans compter qu’à 7700 pour un total de 80 000 habitants, Moutier pèsera davantage politiquement que dans un canton de 1 million d’habitants.

2. Une affaire de cœur et de passion

Le choix de l’appartenance cantonale n’est pourtant pas, prioritairement, affaire de chiffres, mais de cœur, de passion et d’ethnie. Nombreux sont les autonomistes de Moutier, persuadés qu’ils paieraient davantage d’impôts dans le Jura, à vouloir malgré tout le transfert.

L’inverse est parfaitement valable. Aux chiffres, les loyalistes bernois opposent l’incertitude du changement, le slogan «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras», ils brandissent l’avenir incertain de l’hôpital.

Si la majorité des Prévôtois sait déjà, définitivement, ce qu’elle votera le 18 juin, il reste un petit quart d’électeurs non politisés et habituellement abstentionnistes. Qui pourraient faire la différence. Quels arguments les conduiront aux urnes et les feront opter pour le transfert ou le maintien dans le canton de Berne? Les chiffres des experts et leurs conditions de vie personnelles comparées pourraient alors prédominer.

3. Les leaders, et ils ont changé

La destinée institutionnelle dépend aussi des leaders politiques. L’ancien maire Maxime Zuber a marqué sa ville durant vingt ans, il a aussi pesé sur le processus menant au vote de 2017. Devenu recteur de la HEP jeune, il a dû céder son fauteuil politique à un homme moins clivant, mais moins influent aussi, Marcel Winistoerfer. Longtemps craintes, les autorités de Moutier pourraient être marginalisées par le pouvoir bernois.

La Question jurassienne est l’affaire de la Conférence tripartite, qui réunit, trois ou quatre fois par an, des délégations des gouvernements bernois et jurassien, avec un représentant du Conseil fédéral, Simonetta Sommaruga. Dominée longtemps par les Bernois Bernhard Pulver et Philippe Perrenoud et par la Jurassienne Elisabeth Baume-Schneider, pressée à distance par Maxime Zuber, la tripartite a trouvé des procédures consensuelles.

Trois des acteurs ne sont plus aux affaires, Maxime Zuber, Philippe Perrenoud et Elisabeth Baume-Schneider. L’élection de l’UDC Pierre Alain Schnegg au gouvernement bernois a changé les rapports entre «partenaires». Cette nouvelle donne liée aux acteurs tend à faire passer le processus de Moutier pour «exemplaire et serein» comme le voulait une feuille de route signée en 2015, à une propagande décomplexée dans le terrain.

4. La détonante stratégie bernoise

A neuf mois du vote, le gouvernement bernois s’implique donc dans la campagne, peu importe la retenue promise en 2015. Contrariés par l’expertise externe favorable au Jura, les ministres bernois sont passés à la contre-offensive. Berne a mis en ligne ses propres chiffres, démontrant son implication pour Moutier.

Vendredi dernier, à «titre individuel» ont-ils dit, deux conseillers d’Etat bernois UDC, Pierre Alain Schnegg et Christoph Neuhaus, ont distribué tracts et chocolats à la gare de Moutier. Une opération difficile à saisir, où l’absence de l’habituel leader des affaires jurassiennes à Berne, Bernhard Pulver, interpelle. Aux Jurassiens qui s’insurgent, le camp probernois rétorque opportunément que les ministres du canton du Jura se sont précipités à Moutier à l’élection de Marcel Winistoerfer et que le maire a chanté la Rauracienne à la fête du peuple à Delémont.

Tout cela entretient la confusion et trahit une grande nervosité. Reste, pour les électeurs de Moutier et les mouvements de lutte, à faire le tri entre arguments objectifs, chiffres, propagande et affaire de cœur. L’exercice est complexe, renforcé par la difficulté de l’enjeu décisif: capter les électeurs habituellement abstentionnistes.

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