C'eût dû être un événement mobilisateur: pour préserver l'identité et la culture de leurs francophones – qui ne sont que 7% dans le canton –, 131 des 200 députés du Grand Conseil bernois ont décidé hier d'offrir un statut particulier au Jura bernois et aux Romands de Bienne. Seuls deux députés (l'UDC alémanique Peter Eberhart et le séparatiste Hubert Frainier) ont voté non, pour des raisons opposées – le premier dénonce un privilège et le second un programme insignifiant. D'autres députés qui pensent comme Hubert Frainier se sont abstenus (comme les autonomistes Maxime Zuber et Jean-Pierre Aellen, le francophone biennois François Contini et les socialistes Pierre-Alain Berberat et Chantal Bornoz Flück).

C'est pourtant une première nationale: sous réserve d'une seconde lecture parlementaire et d'un improbable référendum, un canton cède une partie de ses compétences à l'une de ses régions pour qu'elle puisse faire valoir son identité minoritaire.

L'événement passe toutefois inaperçu: l'indifférence prévaut tant au parlement cantonal que dans la population francophone. Même si quelques politiciens du Jura bernois et de Bienne estiment qu'il s'agit d'«un instrument remarquable», le statut, apparemment alléchant vu de l'extérieur, manque de substance et ne résout rien.

Marginalisation du Jura bernois

Contrairement aux objectifs louables de la démarche (préserver l'identité de la minorité, renforcer ses particularités), le statut particulier, à l'instar de la réforme administrative qui prévoit un centre exclusivement francophone, risque de marginaliser encore un peu plus le Jura bernois. De le refermer sur lui-même et de le noyer en luttes de clocher lorsqu'il devra distribuer les subventions culturelles, son unique pouvoir décisionnel.

Après avoir cru en une «autonomisation progressive» promise par le conseiller d'Etat Mario Annoni, le Jura bernois est réduit à un statut qui le catalogue encore un peu plus comme une ultra-minorité, dépourvue des moyens d'assurer son émancipation. Même si l'expression de «coquille vide» chère aux autonomistes est excessive, tout indique que le Conseil du Jura bernois ne sera qu'une institution de plus, pour suppléer la défaillante Fédération des communes créée après les plébiscites jurassiens et l'inefficace actuel Conseil régional.

Un cadre favorable à l'émancipation politique?

Une autre analyse moins pessimiste peut définir le Conseil du Jura bernois comme un lieu de l'émancipation politique spontanée. Un endroit où les élus locaux débordent du cadre légal et cherchent des solutions aux vrais problèmes d'une région qu'ils s'appliquent à positionner, non pas à la marge, mais au centre de plusieurs mouvances: au nord de l'axe naissant entre l'Arc lémanique et Neuchâtel, au nord-ouest du Mittelland et au sud d'une région encore à créer entre Bâle et le canton du Jura. Recroquevillé sur son particularisme minoritaire, miné par la dualité entre autonomistes et antiséparatistes, le Jura bernois manque cruellement de culture politique et s'ingénie à couper les têtes qui auraient tendance à dépasser.

Le statut résout-il la Question jurassienne?

Raison majeure qui fait de l'octroi du statut particulier un non-événement: il ne résout pas la Question jurassienne. Car l'élaboration d'un statut pour le Jura bernois ne découle pas d'une magnanimité spontanée des Bernois: elle s'inscrit dans l'histoire du conflit jurassien. Or, le gouvernement bernois a raté l'occasion de classer ce vieux conflit: il lui aurait suffi de souscrire aux revendications du Jura bernois, qui voulait un conseil, mais aussi ce qu'il appelait une «large autonomie». Soit une large délégation de compétences, en matière hospitalière, routière, économique ou financière. C'est vrai, la lecture étriquée faite par Mario Annoni de la Constitution limite la particularité du Jura bernois à sa langue et à sa culture. Mais il aurait pu aller au-delà, vendant l'opération à la majorité alémanique comme «la» solution à la Question jurassienne. Un consensus s'était constitué à ce sujet dans le Jura bernois.

Avec son statut minimaliste, Mario Annoni admet qu'il faudra chercher d'autres voies: Maxime Zuber fait miroiter un possible nouveau scrutin d'autodétermination de sa ville de Moutier.

Les Juras réunis dans la désillusion

Tout juste trente ans après le plébiscite jurassien du 23 juin 1974, 25 ans après la création du canton du Jura, alors qu'il y aurait matière à festoyer dans le Jura et le Jura bernois, le climat est aux désillusions. Pendant que le canton du Jura ne sait comment s'extirper de ses crises internes, régionalistes et personnelles, et s'empêtre dans la manière de séduire le Jura bernois avec qui il aimerait unir sa destinée (à moins qu'il ne sache comment lui dire qu'il ne veut plus de la réunification, de peur de devoir partager ses maigres acquis), le Jura bernois se satisfait d'un instrument certes original mais qui ne lui apportera pas grand-chose, risquant même de précipiter son repli.

Les ennemis jurassiens des années 1970 se sont aujourd'hui réconciliés. Ils ont le mauvais goût d'opérer la réunification dans le désenchantement.