La rumeur du Café du Commerce était fondée: la chasse illégale au lynx continue. La dernière victime en date s'appelle Julé, femelle lynx de deux ans, braconnée au mois de juin dans le canton de Berne. Une moitié de son collier émetteur, sectionné à deux endroits, a été retrouvée le 23 juin non loin de la chaîne du Niesen, dans le Simmental. Heureusement pour les amis de la nature, le braconnier n'a pas su mettre hors service l'émetteur, ce qui a permis aux scientifiques du KORA (Projets de recherches pour la conservation et la gestion des carnivores en Suisse) de le localiser grâce à la télémétrie.

Cela faisait un mois que les scientifiques suivaient Julé. Sa position était stationnaire. A priori, rien d'alarmant, puisqu'ils pouvaient penser que la femelle, arrivée à maturation sexuelle, s'était trouvée un endroit propice pour mettre bas. C'est en voulant confirmer cette hypothèse et marquer les petits qu'ils ont trouvé le collier sectionné, preuve quasi irréfutable d'un acte de braconnage. Le forfait remonte probablement au début du mois de juin. La preuve, aujourd'hui entre les mains de la justice, a été jetée d'un promontoire rocheux dans un précipice pour ne pas laisser de traces. Le geste s'est avéré vain, les capacités d'émission du collier n'ayant pas été entièrement annihilées.

Julé est la cinquième victime «officielle» du braconnage cette année. On se souvient des quatre pattes envoyées à Berne et des trois lynx empoisonnés non loin de Château-d'Œx. Selon les statistiques officielles, c'est la quarantième victime de ces trente dernières années.

Les ultras du lobby anti-lynx ont donc décidé d'éradiquer le félin, malgré la mise en place d'un plan de gestion par les cantons et la Confédération. Sa version définitive doit sortir à la fin du mois d'août. Le black out observé sur cette affaire par tous les organismes travaillant sur le dossier du lynx n'en étonne pas moins.

A Berne, le remplaçant de l'inspecteur de la chasse du canton, Martin Zuber, ne nie pour sa part pas les faits: «Un morceau de collier émetteur a effectivement été retrouvé, preuve qu'un acte illicite a été commis. Pour les besoins de l'enquête, nous avons préféré taire ce cas, pour tenter de trouver des pistes sur place ou des empreintes sur la moitié de collier, et pour établir un protocole précis des personnes présentes sur les lieux. Le silence a été demandé pour favoriser les chances d'inculper le ou les auteurs du forfait.» Pourtant, ce qui frappe, c'est la lenteur de la mise en place de la procédure qui n'a débuté qu'une dizaine de jours après la trouvaille du collier sectionné par les gens du KORA, soit plus d'un mois après la date présumée du braconnage. «Nous n'avons pas pu déclencher la procédure plus tôt, explique Martin Zuber. Le juge d'instruction était en vacances.»

Six semaines après la découverte de l'émetteur esseulé, c'est donc la rumeur qui fait son chemin. Dans le canton de Berne, contraint de confirmer les faits, certaines voix se sont déjà élevées pour critiquer «une tentative délibérée du canton d'étouffer l'affaire». Le contexte est évidemment complexe, avec la mise en place du plan de gestion du félidé. Avec la compétence déléguée aux cantons, ce sont eux aujourd'hui les maîtres de l'information. Si le canton ne parle pas, personne ne parle. Cette loi du silence est peut-être le premier effet pervers du transfert de la Confédération aux cantons des compétences dans le cadre du «dossier lynx». A l'heure actuelle, les résultats de l'enquête ne sont pas encore connus.

Malaise évident

Au courant des faits, Pro Natura, le KORA, et l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) se sont également abstenus de commenter l'affaire jusqu'à aujourd'hui. Un malaise évident s'était installé entre les organismes concernés, et même à l'intérieur de ceux-ci. Les partisans de la divulgation de l'information et leurs opposants s'affrontent. On entend les termes «pressions» et «impatience» face aux atermoiements de la justice. Aujourd'hui, tant le KORA que Pro Natura se décident à parler.

Urs Breitenmoser, chef de projet au KORA, explique que «le canton de Berne nous a demandé instamment de ne pas divulguer l'information pour favoriser le travail des enquêteurs. Nous avons obtempéré. Mais nous savons pertinemment que le lynx n'est pas une priorité judiciaire». D'ailleurs, Nathalie Rochat, responsable de la campagne lynx de Pro Natura, révèle que «malgré les plaintes pénales déposées, les enquêtes n'ont jamais abouti. Nous avons aujourd'hui décidé d'agir en offrant une récompense de 5000 francs à toute personne pouvant fournir des informations susceptibles de permettre l'arrestation d'un auteur de ces actes malheureux». Un moyen de mettre les cantons face à leurs responsabilités. Ceux-ci ayant obtenu l'autorisation de tir, «il faut aujourd'hui qu'ils s'engagent dans la répression sérieuse du braconnage», précise Nathalie Rochat.

Derrière la loi du silence imposée aux associations de défense de la nature et aux scientifiques du KORA, l'aspect politique de l'affaire semble également primordial. Personne n'avait intérêt à ce que l'affaire s'ébruite avant la rédaction finale du plan de gestion. Alors que la Confédération et les groupes de pression s'étaient entendus sur le nouveau concept de contrôle du félin, tout acte de braconnage aurait pu être interprété à la fois comme une incapacité du lobby des chasseurs ou des éleveurs à contrôler leurs membres les plus extrémistes, et comme une impuissance des cantons à lutter efficacement contre ce type d'actions.

Peut-être aurait-on pu alors remettre en avant l'idée d'un contrôle externe, par exemple par une commission d'experts, afin d'éviter une application trop zélée de la permission de tir accordée aux cantons et pour se prémunir d'un laxisme dans la lutte contre le braconnage.