Il ne devrait pas rentrer de sitôt en Suisse. Les services fédéraux jugent que Majd N., gymnasien biennois accusé de djihadisme, actuellement bloqué au Kenya, est un homme dangereux. Ils viennent de prononcer une interdiction temporaire d’entrée à son égard. Le Jordanien pourrait aussi perdre son statut de réfugié. Une procédure de révocation de l’asile est en cours. En attendant que l’affaire s’éclaircisse, il reste au Kenya, sous la protection du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Ceci alors que les autorités kenyanes ont abandonné toutes les charges contre lui, à part le séjour illégal (son visa kenyan a expiré). Son nouvel avocat, Stefan Disch, qui travaille sur le dossier avec son collègue Loïc Parein, réagit.

Le Temps: Vous recourrez contre la décision des autorités fédérales. Pourquoi et sur quelles bases?

Stefan Disch: Dans cette affaire, les preuves manquent. Nous n’avons pas pu avoir accès au dossier. Les autorités fédérales ne nous transmettent pas d’informations. Cette décision constitue de notre point de vue une violation du droit d’être entendu. Notre client a été interrogé au fond de sa cellule, par des personnes pas toutes identifiables – des représentants de l’ambassade de Suisse et, je suppose, des membres de la police fédérale ou des services de renseignement –, sans la présence d’un avocat. C’est intolérable. On lui a posé huit questions, sans lui montrer de dossier. Mon client n’a pas pu y répondre, ne sachant pas si ses déclarations seraient transmises aux Kenyans ou pas. Le pays n’est pas des plus exemplaire en matière de droits de l’homme. La décision des autorités fédérales a par ailleurs pour effet collatéral de rendre la défense de mon client encore plus difficile. Il n’est plus sous protection consulaire de la Suisse, est remis au HCR et il risque d’être transféré dans un camp au nord-est du Kenya, où se trouvent beaucoup de Somaliens. Les conditions y sont extrêmement précaires. Je ne sais pas si j’arriverai encore à le joindre. Sa vie pourrait être mise en danger. On ne peut pas prendre une décision aussi lourde de cette façon.

– Des indices clairs font état de son engagement auprès des milices islamistes d’Al-Shabaab en Somalie et les services fédéraux mentionnent des contacts avec des islamistes en Suisse: contestez-vous le fait qu’il représente un danger pour la sécurité de la Suisse?

– Je ne peux pas répondre à cette question tant qu’on ne me laisse pas avoir accès au dossier. Notre client devrait pouvoir être interrogé en Suisse, dans des conditions correctes, quitte à ce qu’il fasse l’objet d’une surveillance stricte.

– Il est pourtant attesté qu’il a voyagé avec Emrah Erdogan, un islamiste accusé d’être impliqué dans plusieurs attentats, aujourd’hui expulsé en Allemagne…

– Je n’ai pas eu accès au procès-verbal de l’audition de cet individu. Et, surtout, aucune question concernant Emrah Erdogan n’a été posée à mon client dans sa cellule.

– Majd N. dit avoir été «enlevé». Défendez-vous la thèse qu’il ait été enrôlé malgré lui dans des milices islamistes somaliennes?

– Je ne peux pas le dire. Les contacts avec mon client sont difficiles et dépassent rarement dix minutes. Il a effectivement parlé d’enlèvement. Mais il ne s’exprimera pas davantage sur sa situation tant qu’il se sent en insécurité, sous contrôle des autorités kenyanes.

– Dans quel état se trouve aujourd’hui Majd N.?

– Il est terrifié à l’idée d’être transféré dans un camp et ne comprend pas la décision suisse.

– Est-il libre de ses mouvements ou sous surveillance spéciale?

– Il n’est pas libre de ses mouvements. Il a passé par plusieurs postes de police et cellules. Il serait actuellement en train d’être transféré pour passer sous la protection du HCR.

Pensez-vous que les autorités fédérales cherchent à faire de cette affaire un exemple pour dissuader des jeunes «djihadistes»?

– J’ai plutôt le sentiment que les autorités fédérales ne trouvent pas de solution pour régler ce cas difficile et qu’elles préfèrent s’en «débarrasser» en faisant en sorte qu’il soit transféré dans un camp du HCR, sans qu’il puisse être véritablement entendu. Il n’y a pour l’instant pas eu d’enquête approfondie. Les décisions ont été prises de manière hâtive. On peut attendre davantage d’un Etat de droit. Que les choses soient claires: nous ne contestons pas que face à des soupçons d’une telle gravité une enquête soit menée, mais nous nous opposons à la façon dont les investigations se déroulent pour l’instant.