Un de plus. Dans son décompte du nombre de «voyageurs du djihad» du mois d'avril, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) a recensé un nouveau cas par rapport à mars. Au total, ce sont désormais 59 résidents suisses qui sont partis combattre auprès d'organisations terroristes en Syrie et en Irak, sur un total de 73. C'est dans ce contexte que le djihad fait une nouvelle fois irruption dans le «Rapport de situation» du SRC version 2016, présenté lundi à Berne par le conseiller fédéral Guy Parmelin et le patron du Renseignement suisse, Markus Seiler. Un rapport qui fait état de toutes les menaces pour la sécurité de la Suisse. 

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Le départ de résidents suisses vers des zones de conflits djihadistes se poursuit, donc. Surtout pour intégrer l'Etat islamique. «Sur place, ces voyageurs motivés par le djihad reçoivent une formation pour commettre des attentats, acquièrent de l'expérience au combat, gagnent en crédibilité en tant que modèles à suivre, et s'interconnectent avec d'autres personnes», décrit le SRC. Fait inquiétant, les femmes et les mineurs sont toujours plus nombreux à se rendre en Syrie et en Irak.

La porosité des frontières

C'est bien le retour de ces combattants, ainsi que l'influence qu'ils peuvent exercer sur certains individus, que craignent le plus les autorités. Des personnes qui reviennent de zones de conflits djihadistes peuvent aussi planifier et exécuter des attentats dans des pays avec lesquels elles n'ont aucun lien, précise le rapport. Il insiste sur la relative porosité des frontières au sein de l'Europe en raison de la libre circulation des personnes dans l'espace Schengen: «Le risque d'être découvert est donc relativement faible».

Autre crainte: que des djihadistes agissent sur la radicalisation de personnes restées en Suisse, via internet et les réseaux sociaux, et les incite à les rejoindre. Mais le SRC ne sous-estime pas une autre menace: celle émanant précisément d'individus radicalisés qui ne veulent ou ne peuvent pas se rendre dans des zones de combat. Car ils peuvent se montrer néanmoins très efficaces dans la planification d'actes terroristes. En mars 2016, le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone a condamné trois Irakiens vivant en Suisse, reconnus comme membres de l'Etat islamique, pour participation et soutien à une organisation terroriste.

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Les attentats de Bruxelles mentionnés

La menace djihadiste s'est accrue ces derniers mois, comme l'ont démontré les attentats de Bruxelles de mars 2016, en raison des personnes que l'Etat islamique renvoie en Europe avec la consigne d'y planifier ou d'y commettre des attentats. Et la Suisse n'est pas à l'abri, même si elle n'est pas une cible prioritaire en raison de sa non participation aux conflits armés. Le SRC rappelle toutefois l'existence d'une récente vidéo de l'EI où le drapeau suisse faisait partie des 60 drapeaux de pays visés. La Suisse peut aussi représenter une cible indirecte, en raison des organisations internationales et des ambassades qu'elle héberge. 

La suite? «Le nombre des voyageurs du djihad qui se rendent en Syrie devrait continuer à s'accroître, mais dans une mesure plus faible qu'au cours des années précédentes», estime le SRC. Et de nouveau presque un aveu d'impuissance en parlant des «retours» et des risques de radicalisation et de recrutement: «Pour les organes de sécurité, il est très difficile d'identifier à temps de tels auteurs isolés ou petits groupes qui ne sont pas intégrés dans des structures organisées et de les empêcher de déployer leurs activités». Un constat qui, selon le SRC, vaut particulièrement lorsque de potentiels djihadistes se mêlent aux réfugiés qui arrivent en grand nombre dans les pays européens.   


La Chine citée comme facteur de risque

Extrémisme de gauche, extrémisme de droite, PKK, prolifération nucléaire: les «menaces» pour la sécurité de la Suisse se suivent et se ressemblent chaque année dans le Rapport de situation du SRC, avec quelques variations sur le baromètre de la peur. Mais cette année, le SRC, les yeux rivés vers le futur, a décidé de mettre l'accent sur la Chine.

Le pays est le principal partenaire commercial de la Suisse en Asie et, après l'UE et les Etats-Unis, le troisième plus important du monde. L'accord bilatéral de libre-échange entré en vigueur en 2014 a permis des conditions favorables pour les entreprises suisses, de nombreuses taxes de douanes étant progressivement abaissées. Et l'augmentation éclair de la nouvelle classe moyenne en Chine a provoqué l'enregistrement de plus d'un million de nuitées de Chinois en Suisse en 2014, précise le rapport. 

Une inégalité d'accès

Mais c'est justement cette dépendance de plus en plus marquée vis-à-vis de la croissance économique de la Chine qui est considérée comme un risque. «Les entreprises et les investisseurs chinois affichent un intérêt particulier pour le vaste secteur industriel et financier ainsi que pour les entreprises novatrices en Suisse (...). Mais la collaboration avec la Chine ne repose pas sur le principe de réciprocité. Pékin n'offre pas à ses partenaires commerciaux le même accès au marché chinois des ventes et des investissements, comme il est par exemple garanti aux entreprises chinoises à l'étranger», note le SRC.

Le rapport souligne encore que la Chine exerce aussi une influence idéologique en Suisse: plus de 1000 instituts Confucius doivent être ouverts à travers le monde d'ici à 2020, deux le sont déjà en Suisse, à Genève et à Bâle. Même expansion au niveau des médias. Depuis 2011, la télévision centrale chinoise (CCTV) a ouvert 70 bureaux dans le monde, dont un à Genève. 

Le cas tibétain

Enfin, le SRC insiste sur les tensions avec la communauté tibétaine en exil en Suisse. «Les réceptions officielles du dalaï-lama ne sont plus du tout tolérées par la Chine et sont sanctionnées rétroactivement à l'aide de diverses mesures. Celles-ci vont d'un refroidissement temporaire des relations diplomatiques à l'annulation des visites d'Etat». Et peuvent aussi s'exprimer par une réduction provisoires des exportations. Le SRC met en garde: en raison de la politique économique de puissance de la Chine, la détermination de la communauté internationale à exiger de la Chine le respect des valeurs universelles a «tendance à diminuer».