Trop, c’est trop. Tapons du poing sur la table, ne nous laissons plus faire. Alors que la Suisse «fait mieux que les autres» (dixit Ueli Maurer), elle est injustement attaquée de toutes parts et courbe l’échine. Il est temps de changer notre fusil d’épaule et de montrer les muscles.

L’appel aux armes face aux puissances hostiles était hier l’apanage de la droite conservatrice, c’est aujourd’hui le credo de l’ensemble du camp bourgeois, ou presque. De toute évidence, la décision française de durcir le ton à l’égard de ses forfaitaires en Suisse a fait déborder le vase. Résistants convaincus, le grand argentier vaudois Pascal Broulis («c’est une déclaration de guerre!») ou son homologue jurassien Charles Juillard («réfléchissons à la riposte»), pourtant centristes, ont rejoint l’aile droite du PLR, l’UDC, la Lega et le MCG derrière les barricades. Le poing levé, ils sont appuyés, sur les ailes, par d’influents éditorialistes: Marie-Hélène Miauton (auteure de Banques suisses, les raisons de lutter), Pascal Décaillet («Le pays est sous attaque, il s’agit de faire de la politique debout») ou encore la rédaction in corpore de la Weltwoche.

Ce discours décomplexé fait du bien. Comme un bon bourre-pif asséné, de guerre lasse, sur le nez d’un fâcheux. Il n’est pas non plus dénué de bon sens: la Suisse a lâché beaucoup de lest depuis les heures fastes du secret bancaire, là ou d’autres mauvais élèves – l’Angleterre, le Delaware – continuent d’entretenir l’opacité en toute impunité. Sans parler du fait que la prospérité confédérale tant jalousée est le fruit de politiques budgétaires responsables, dont les cigales européennes et américaines auraient pu s’inspirer. Enfin, c’est vrai, les assauts répétés contre nos coffres bien garnis ne relèvent pas seulement de la morale fiscale. N’en déplaise à la gauche qui s’est persuadée du contraire, il s’agit bien souvent d’élans banalement mercantiles.

Serait-il pour autant payant de renoncer à toute forme d’introspection sous prétexte d’insurrection? Pas si sûr. Parce qu’à y regarder d’un peu plus près, le premier de la classe a malheureusement quelques lacunes. A commencer par une certaine difficulté à passer de la parole aux actes. Qu’on en juge:

La Suisse a promis en 2009 qu’elle accéderait aux demandes groupées d’assistance administrative en matière fiscale. Or, fidèle à son train de sénateur, elle laisse s’accumuler les demandes individuelles en souffrance, et la promesse de 2009 – concrétisée par la loi sur l’assistance administrative – n’est toujours pas en vigueur. Cela agace ses partenaires.

La Suisse se veut la championne de la lutte contre le blanchiment d’argent. Or, piégée par ses vieux travers, elle a manqué de peu de se voir expulsée du groupe Egmont, le club mondial des cellules d’annonces anti-blanchiment. Pourquoi? Parce que son bureau de communication en la matière, le MROS, n’en finit pas de traîner les pieds. Cela agace ses partenaires.

La Suisse et sa place financière ont prospéré pendant des décennies grâce au secret bancaire. Une rente de situation alors tolérée par la communauté internationale, qui y trouvait aussi son intérêt. La tolérance a pris fin, l’évasion fiscale est devenue péché mortel et la Suisse l’a entendu. Or, obsédée par sa singularité, elle s’arc-boute sur une solution maison – Rubik – dont la majorité ne veut pas. Cela agace ses partenaires.

Bien sûr, lesdits partenaires sont loin d’être exemplaires. Leurs méthodes sont parfois cavalières, il est bon de le relever. Mais ils ont deux avantages que la Suisse aurait tort d’ignorer: ils sont nombreux et ils sont puissants. Les affronter le glaive à la main s’avérerait au mieux inutile, au pire catastrophique. Le Tessin a pu s’en rendre compte quand, fâché de l’enlisement du dossier transfrontalier, il a bloqué les millions qu’il devait à l’Italie au titre de la rétrocession de l’impôt à la source. Qu’a-t-il obtenu? Une minute d’autosatisfaction et une seconde d’attention. Mais aucun dossier n’a vraiment progressé. Défendre l’intérêt national, comme le demandent nos résistants convaincus, c’est aussi tenir compte du rapport de force.

Contrainte et forcée peut-être, la Suisse a pris beaucoup d’engagements depuis 2009. Première de classe et fière de l’être, elle serait inspirée de les tenir et de le faire savoir. Elle n’en deviendra que plus audible au moment d’interpeller ses puissants voisins sur leurs indiscutables travers.