C’était la razzia. Il y a deux ans, au soir du 18 octobre 2015, l’UDC et le PLR faisaient figure de grands gagnants des élections fédérales. Avec 11 sièges supplémentaires au Conseil national et une part électorale frôlant les 30%, l’Union démocratique du centre confortait sa place de premier parti du pays, tandis que le PLR engrangeait trois mandats de plus à la Chambre du peuple et deux au Conseil des Etats.

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Les deux partis gouvernementaux s’ouvraient ainsi les portes de nouveaux possibles, disposant ensemble d’une majorité au Conseil national (101 voix) et au Conseil fédéral avec le retour d’un deuxième UDC au gouvernement. C’était la promesse d’un virage à droite dans la politique suisse. Première cible, craignaient alors les Verts: la politique énergétique et environnementale.

«Il n’y a pas eu de virage à droite»

Deux ans plus tard, ce virage à droite ne s’est pas réalisé. La seule grande réforme qui l’a emporté devant le peuple est d’ailleurs la stratégie énergétique qui acte la sortie du nucléaire. La réforme de l’asile, en juin 2016, s’est aussi faite contre l’UDC. Le premier parti du pays déchante. Il a trouvé en son ancien partenaire une cible de choix. «Dans seulement 3% des votations au Conseil national, nous avons gagné avec le PLR grâce à ces fameuses 101 voix. La majorité bourgeoise n’existe pas. Il n’y a pas eu de virage à droite», déplore Adrian Amstutz, chef du groupe parlementaire UDC. Ces statistiques – les 3% – viennent du parti blochérien. Adrian Amstutz en fait un nouveau slogan: «Qui veut une vraie politique bourgeoise doit voter UDC.»

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L’analyse n’est pas partagée par Christian Lüscher, vice-président du PLR: «D’une manière générale, le fait que le PLR et l’UDC disposent d’une majorité au Conseil national a quand même eu un certain impact sur la manière de présenter les projets», estime-t-il. Mais l’élan d’octobre 2015 a rapidement été freiné. L’échec de la réforme de l'imposition des entreprises (RIE III) en votation en février dernier a en effet sonné comme un avertissement pour la majorité bourgeoise.

La progression des droites, pas de la droite

Ce désaveu populaire a fait d’autant plus mal à la droite que le projet incarnait un domaine dans lequel le PLR, l'UDC et souvent le PDC peuvent s’entendre: la fiscalité et l’économie. Car pour le reste, l’UDC reste conservatrice sur les questions de société, d’éducation, d’infrastructures et de politique européenne, alors que le PLR est progressiste.

Ce n’est d’ailleurs pas la droite qui a fait une poussée en 2015, mais les droites: l’UDC en faisant le plein de voix avec un discours sans concessions sur les thématiques de l’asile et de la politique des étrangers, et le PLR en se distinguant de ce même discours. «Le coup d’arrêt porté à l’immigration par le peuple a fait prendre peur à une partie de l’économie, qui a pu voir en l’UDC un danger et plus un partenaire», disait au soir des élections fédérales Isabelle Moret, alors vice-présidente des libéraux-radicaux, pour expliquer la progression de sa formation.

Le contrepoids du Conseil des Etats

Enfin, si le virage à droite annoncé en début de législature n’a pas eu lieu, c’est surtout parce que le Conseil des Etats est resté au centre gauche (PDC, PS et Verts y détiennent 26 sièges sur 46). Le vœu exprimé par le président du PS, Christian Levrat, à l’automne 2015 s’est réalisé: «Il doit y avoir au Conseil des Etats un contrepoids à la «droitisation» du Conseil national.» La Chambre des cantons a pris ce rôle très à cœur. Les conférences de conciliation entre les deux chambres sont régulières depuis deux ans.

«Le Conseil des Etats est devenu têtu, regrette Christian Lüscher. Il devrait réfléchir sur la manière dont il joue son rôle au vu des résultats sur la réforme des retraites.» A mi-législature, l’échec de cette autre grande réforme, amenée devant le peuple par une coalition de centre gauche, est lui aussi devenu emblématique d’un parlement dont l’aptitude au compromis a faibli.


Les grands chantiers à mi-législature

1. La RIE III: l’échec emblématique

C’est le premier dossier dans lequel la majorité bourgeoise du Conseil national issue des élections fédérales de 2015 a voulu imprimer sa patte. Un dossier emblématique pour la droite à plus d’un titre: concoctée par Eveline Widmer-Schlumpf, la réforme est passée dans les mains du conseiller fédéral UDC Ueli Maurer, qui a repris le Département des finances à la suite de la démission de la Grisonne. Elle devait permettre à l’UDC et au PLR, accompagnés par le PDC sur ce coup, de montrer leur force en utilisant toute la marge de manœuvre possible pour une réforme de la fiscalité des entreprises favorable aux entrepreneurs. Ce qu’elle a fait. «Le virage à droite s’est exprimé lors de la RIE III. Mais le peuple l’a corrigé», admet Christian Lüscher, vice-président du PLR.

Après une campagne très vive, les Suisses ont en effet rejeté la RIE III le 12 février dernier, en offrant un succès important au Parti socialiste. Son président, Christian Levrat – qui avait installé son parti au lendemain des élections fédérales de 2015 dans une politique d’«opposition constructive» –, s’est senti conforté dans sa stratégie. Le PS a fait de l’échec de la RIE III un symbole: il ne saurait y avoir de réformes majeures sans lui en Suisse. Seules les réformes équilibrées l’emportent devant le peuple.

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2. Réforme des retraites: la déroute collective

Elle fait partie de ces réformes au sujet desquelles tous les partis soulignent qu’ils sont «condamnés à réussir», tant il devient de plus en plus urgent de pérenniser l’AVS comme la prévoyance professionnelle. Que de belles déclarations d’intention! Au moment crucial, les intérêts partisans l’ont emporté. Le 20 septembre 2017, le fragile compromis défendu par le conseiller fédéral Alain Berset s’est effondré en votation. L’UDC et le PLR, allergiques à une hausse de la rente AVS de 70 francs par mois pour les nouveaux rentiers, se sont imposés face à l’alliance du centre gauche.

La leçon à tirer de tout cela? Le compromis qui a passé de justesse (d’une voix) la rampe au parlement n’en était pas vraiment un, le Conseil des Etats ayant par trop forcé la main du Conseil national.

Comment relancer le dossier désormais? La droite, qui a revendiqué la victoire même si elle a été aidée par le soutien contre-nature de l’extrême gauche, est prête à relever le défi. Des premiers contacts ont déjà eu lieu entre les trois présidents des partis bourgeois, Albert Rösti (UDC), Petra Gössi (PLR) et Gerhard Pfister (PDC). Tous trois envisagent de réformer la fameuse «coalition bourgeoise» pour assainir tout d’abord les finances de l’AVS. A cet effet, ils prévoient une hausse de l’âge de la retraite des femmes doublée d’une augmentation «modérée de la TVA». Reste à savoir quelles véritables compensations ils garantiront aux femmes, un point encore très flou. Encore marqué par sa récente défaite, le PS de Christian Levrat menace déjà de lancer un référendum.

Le suivi de la journée de vote du 24 septembre 2017

3. Suisse-UE: le nez dans le guidon

«Entre la Suisse et l’UE, c’est le dégel», sourit un diplomate européen chevronné. Qu’il utilise – certes avec un clin d’œil – un terme très en vogue dans l’Union soviétique post-stalinienne en dit long. Après la votation du 9 février 2014, date à laquelle le peuple a approuvé l’initiative non eurocompatible «Contre l’immigration de masse», Bruxelles et Berne étaient entrés dans une période de glaciation, marquée par la suspension de toutes les négociations en cours.

En décembre 2016, une alliance entre le PLR et le PS permet de trouver une issue. Le parlement approuve la mise en œuvre de l’initiative de l’UDC en adoptant le principe de la «préférence indigène light». La solution est eurocompatible, mais écarte les contingents désormais inscrits dans la Constitution. L’UE est soulagée. Elle aimerait désormais que les Suisses achèvent d’une part les négociations sur un accord institutionnel et qu’ils débloquent d’autre part un nouveau crédit de 1,3 milliard au titre de la cohésion.

Côté suisse, la situation reste compliquée. Les diplomates signalent qu’une fenêtre d’opportunités s’est ouverte avant que l’UE ne soit totalement accaparée par le dossier du Brexit. Mais les partis freinent des quatre fers sur l’accord institutionnel, celui qui permettrait pourtant à la Suisse de conclure de nouveaux accords bilatéraux d’accès au marché – énergie ou services financiers. Mais aussi celui qui soulève la question des «juges étrangers» toujours taboue.

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4. Coûts de la santé: l’impuissance totale

Nouveau coup de massue le 27 septembre dernier pour les assurés suisses. Ceux-ci ont appris ce jour-là que leur prime maladie allait une fois de plus augmenter de 4% en moyenne en 2018. Comme la courbe de leur salaire progresse environ cinq fois moins vite, ils perdent forcément du pouvoir d’achat. A la suite de cette annonce, Heinz Brand, conseiller national UDC et président de l’association faîtière des caisses Santésuisse, a avoué dresser un constat de faillite dans ce dossier: «Oui, nous, les politiciens, avons jusqu’ici été impuissants à réagir.»

Aujourd’hui, tous les sondages traduisent le ras-le-bol de la population. Le Département fédéral de l’intérieur (DFI) tente certes de juguler la hausse. A la suite de longues négociations avec tous les acteurs de la santé concernés, son chef, Alain Berset, a réussi à décrocher 470 millions d’économies en adaptant les tarifs de TarMed. Mais personne n’y croit vraiment, surtout pas les assurances, qui n’ont suivi qu’en partie l’injonction de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) de répercuter ces économies en abaissant leurs primes en conséquence.

Sentant cette potentielle bombe sociale proche d’exploser, quelques partis promettent de réagir. Le PS songe à une initiative pour limiter la charge des primes de l’assurance maladie à 10% du revenu disponible d’un ménage, mais cela n’aura pas d’effet sur les coûts. Le PDC envisage quant à lui un mécanisme de frein aux dépenses de la santé dès que celles-ci dépassent un certain seuil. Mais il ne dit pas quelles mesures il compte prendre pour y parvenir.

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5. Stratégie énergétique 2050

S’il est une personnalité qui a jusqu’ici survolé cette «législature perdue», c’est bien Doris Leuthard, l’actuelle présidente de la Confédération. De la réfection du tunnel routier du Gothard aux enjeux énergétiques de l’avenir, elle a gagné six votations ces deux dernières années sur les dossiers qu’elle a pilotés.

Face à une UDC qui ne voit dans sa Stratégie énergétique 2050 qu’un «monstre à subventions», Doris Leuthard a dû se battre. Au final, elle a réussi à persuader le peuple d’augmenter d’une part la taxe verte sur l’électricité pour promouvoir les énergies renouvelables et d’autre part la somme vouée à l’assainissement des bâtiments, de manière à doper l’efficience énergétique.

Ce projet a été naturellement porté par le centre gauche et les Vert’libéraux, mais il a aussi réussi à rallier une toute petite majorité au PLR. Le point décisif? Contrairement à ce qui s’est passé dans la réforme des retraites, ses partisans ont lâché du lest durant les travaux parlementaires: ils ont renoncé à fixer un délai pour la fermeture des centrales et ont accepté de limiter dans le temps cette taxe verte qu’est la rétribution à prix coûtant (RPC).

Cela dit, il reste beaucoup de chantiers pour faire aboutir cette stratégie. La bataille reprendra dès les années 2020, lorsque le parlement abordera la deuxième étape du projet, duquel il a déjà exclu le principe de la fiscalité écologique. Il devra aussi mettre en place une politique climatique crédible pour respecter les Accords de Paris.