On n’imaginait pas un tel dédale de couloirs sous les bâtiments des HUG, véritable labyrinthe où l’on a tôt fait de se perdre. On y croise des gens à vélo, des chariots élévateurs, des ambulanciers éreintés et des chauffeurs-livreurs qui parlent le suisse-allemand. La pharmacie de l’hôpital cantonal est située dans ces sous-sols. 90 personnes y travaillent dont une vingtaine pour la seule production.

On retrouve ce jour-là Axelle, préparatrice en pharmacie, et l’une de ses collègues qui emplissent des flacons de solution hydroalcoolique. Deux cent soixante fioles de 100 ml à remplir dans la journée. Cela paraît beaucoup, c’est en fait peu. Six cents litres de solution par semaine sont nécessaires en temps normal pour satisfaire les besoins des 8300 soignants des HUG (médical et paramédical). Il en faut trois fois plus ces jours-ci à cause du Covid-19.

Du jamais vu

«Une infirmière en soins intensifs pratique l’hygiène des mains environ 22 fois chaque heure, elle utilise deux flacons par jour en ce moment», indique la pharmacienne Chloé Guitart, proche collaboratrice du professeur Didier Pittet, qui dirige le service de prévention et de contrôle de l’infection aux HUG. Face à la demande exponentielle, l’équipe s’est lancée dans un véritable défi: produire ces prochains jours 100 000 flacons de solution hydroalcoolique. Du jamais vu.

Toute l’organisation est à revoir et un appel sera probablement lancé aux étudiants en médecine et en pharmacie privés de cours depuis dix jours. «Le plus long dans la chaîne de production est l’étiquetage et la fermeture des flacons. Nous aurons besoin d’aide», précise Lucie Bouchoud, la cheffe de la production. Elle parle au futur car pour l’heure les flacons ne sont pas encore livrés. Ils ont été commandés en France, en région Auvergne-Rhône-Alpes exactement. Ce n’est pas loin mais dans le contexte actuel…

Le point en Suisse

Avec l’apparition du coronavirus, les HUG ont repris de vieilles habitudes. Dans les années 1990, la solution hydroalcoolique était en effet fabriquée au sein de l’hôpital, à l’initiative de son créateur, le pharmacien William Griffiths. Solution reprise et développée par Didier Pittet qu’il a par la suite offerte à l’OMS afin d’en faire bénéficier à un coût modique les pays les plus pauvres. Faute d’effectifs et d’équipements suffisants, la production a été externalisée en 2002 et confiée à une entreprise privée. Pratique qui par ailleurs s’est généralisée en Suisse.

Mais depuis le 6 mars dernier, elle est exceptionnellement de retour au sein de l’hôpital cantonal. «C’est bien entendu lié à la crise que nous traversons et les besoins qui augmentent», insiste Chloé Guitart. La formule est celle de l’OMS: alcool, eau et glycérine qui agit comme un émollient (adoucissant). Pas de souci pour la réaliser, on sait faire ici. Mais il faudra de la main-d’œuvre, beaucoup de main-d’œuvre. Pour remplir les flacons et soulager les personnels fixes exténués.

Comme tous les frontaliers

Illustration avec Axelle, la préparatrice en pharmacie. Elle habite Evian, quitte son domicile à 4h30, rallie les HUG à 6h30 (cinquante minutes de trajet en temps normal). Un macaron collé à son pare-brise lui permet de franchir la douane sans encombre mais elle doit faire la queue comme tous les frontaliers. Départ à 16h de Genève, retour au domicile vers 18h. Cinq enfants à la maison. Son mari travaille à Sion. L’aîné, qui a 17 ans, prend en charge les autres. Une nounou s’occupe du plus petit, qui a 2 ans, «tant qu’elle le peut mais si un jour elle tombe malade, on ne saura plus quoi faire».

Axelle poursuit: «Une de mes collègues vit dans le quartier de Plainpalais, à côté de l’hôpital, elle m’a proposé de venir dormir chez elle de temps en temps mais je tiens trop à rentrer chez moi, être en famille.»

Firmenich à la rescousse

Une bonne nouvelle est venue du secteur industriel avec l’annonce de Firmenich, qui va offrir 20 tonnes de gel hydroalcoolique aux HUG, aux établissements médicaux et aux services de secours du canton. L’entreprise va adapter la production de son site de la Plaine en détournant une partie de l’alcool contenu dans ses arômes au profit d’une solution vouée à l’hygiène des mains.

Dans le même temps, les HUG déplorent des vols de gel dans les services en dépit des contrôles serrés et d’une surveillance étroite. «Des personnes viennent avec des bouteilles de soda vides et les remplissent de liquide hydroalcoolique», déplorait la semaine passée le professeur Pittet. Désormais, les responsables de service mettent sous clé les flacons et les distribuent selon le mode suivant: un flacon plein contre un flacon vide.