Paysages d’actualité (1)

Aux Mosses, on se promène sur une éponge

Le plan de protection du haut-marais des Préalpes vaudoises vient enfin d’être signé. Il a fallu près de trente ans, depuis l’initiative de Rothenthurm, pour que ce site d’importance nationale soit consacré

Aux Mosses, on se promène sur une éponge

Vaud Le plan de protection du haut-marais des Préalpes vient enfin d’être signé

Il a fallu près de trente ans, depuis l’initiative de Rothenthurm, pour que ce site d’importance nationale soit consacré

On écarte du doigt la végétation qui pousse sur le marais, un brin de bruyère, un épi de carex, pour dégager la mousse qui apparaît en dessous. «Les sphaignes se développent sur des milliers d’années», explique Michel Bongard en prélevant un peu de ces filaments verts, ces couches dont le fond finira par former la tourbe.

«Touchez, tout ce paysage est une éponge!» invite notre guide, qui est le secrétaire exécutif de Pro Natura. On aimerait marcher à pieds nus sur le sol mou. Malgré cet été de canicule, l’eau est très présente, le marais joue à plein son rôle de régulation. La main fouille la terre noire: «Rien de minéral, de la pure matière organique. Tout le nord de la Suède est comme ça.»

Mais nous sommes dans les Préalpes vaudoises, à 1450 m d’altitude. Le site marécageux des Mosses-La Lécherette, d’importance nationale, vit un été «historique»: le plan de protection cantonal est enfin entré en vigueur, près de trente ans après que l’initiative de Rothenthurm (1987) a promis de sauvegarder les derniers marais de Suisse.

Le paysage est caractéristique du haut-marais, formé dans les plis de la roche molle après le recul des glaciers. Ces bombements dans la combe révèlent à l’œil du connaisseur l’accumulation de végétation et la présence de tourbières.

Avec Pro Natura Vaud, qui détient des terrains et des servitudes dans le coin, Michel Bongard est impliqué depuis 2007 dans la négociation du Plan d’affectation cantonal, un PAC visant à concilier protection de la nature et activités humaines.

Les pressions sur le précieux microcosme proviennent d’une part de l’exploitation agricole. Les paysans doivent désormais renoncer aux drainages qui permettent de produire du fourrage plutôt que des sphaignes. Le vert pâle du marais, irrégulier, tendant vers le jaune, contraste avec le vert plus vif des pâturages azotés, sur lesquels le purin n’a plus droit de cité.

Le ski de descente et de fond est l’autre menace. Aux Mosses, en hiver, il y a du monde partout. Lorsque les dameuses se mettent en branle sans que la couche de neige soit suffisante, elles altèrent le sol délicat.

Les pourparlers pour le PAC ont duré des lustres, émaillés de procédures judiciaires. Ces dernières années, on a discuté à n’en plus finir de l’exploitation agricole sur les pentes du Pic Chaussy, des droits de construire des propriétaires de chalets. Chaque partenaire se flatte, comme Annie Oguey, la syndique d’Ormont-Dessous, d’avoir lâché du lest pour faire aboutir les tractations.

Mais la jurisprudence va le plus souvent dans le sens de la sauvegarde, se réjouit Michel Bongard. Elle donne même aux sites marécageux une «protection absolue». Pro Natura a été tentée d’abord de tester la solidité de ce principe, qui aurait permis de s’opposer à tout enneigement artificiel. A la réflexion, les écologistes ont préféré faire des concessions, obtenir en échange des remises en état.

Il y aura donc des canons à neige, sur 26 hectares de pente. Mais telle décharge, aujourd’hui recouverte d’épilobes, devra disparaître; tel tennis, construit sans autorisation, aussi. Les tenanciers de la buvette de l’Arsat ont obtenu de pouvoir en poursuivre l’exploitation jusqu’à leur prochaine retraite et toucheront un dédommagement. Après quoi, le marais reprendra ses droits.

Ici, face au Vanil Noir, Michel Bongard aime le contraste des couleurs. Il énumère tout ce qui suscite son attente: la myrtille au pied du sapin, le champignon, la framboise dans le sous-bois. Sur le marais, l’herbe est maigrichonne, mais il y a ces étendues de linaigrettes au plumeau cotonneux, ces beaux groupes de gentianes à feuilles d’asclépiade, ces plantes carnivores qu’il voudrait encore nous montrer. «Mais je cherche toujours aussi la présence humaine. Voyons, où est le dernier chalet? S’il y a des vaches, il y aura peut-être du fromage.»

Les paysans doivent désormais renoncer aux drainages,et le purin n’a plus droit de cité

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