«Dépasser le cliché de l'Ormonan cabochard? Mais j'espère bien que c'est pas un cliché! C'est notre culture, on est entier.» Propriétaire d'une agence immobilière aux Diablerets, Christian Reber défend avec véhémence la Municipalité d'Ormont-Dessus. Dernier fait d'armes de l'exécutif communal: il a très sèchement rétorqué à l'Etat cantonal (Le Temps du 3 août) qu'il préfère «abandonner la transformation de l'Auberge de l'Ours» plutôt que de réaliser le projet imposé par le service de l'aménagement du territoire.

Mêmes termes, autre bataille: à l'autre bout de la vallée deux agriculteurs d'Ormont-Dessous disaient le 2 août à 24 Heures qu'ils étaient prêts à «quitter la Suisse ou à se recycler dans d'autres activités», plutôt que de se plier aux exigences de l'Ordonnance de protection des zones humides, et donc de changer leur façon d'exploiter les hauts-marais du Col des Mosses.

Double intransigeance emblématique des difficiles relations des Ormonans avec le pouvoir central, qu'il soit cantonal ou fédéral. «Quand Berne lève le doigt, Lausanne lève les bras, et l'intégrisme qui préside à l'application des nouvelles dispositions est insupportable», résume Michel Tille. La fameuse zone humide est son combat de syndic. Jamais Ormont-Dessous n'a accepté que l'initiative de Rothenturm, lancée pour couler une place d'armes alémanique, vienne contrecarrer son développement touristique aux Mosses.

D'autant moins que, si le canton a dit oui, la commune a dit non (121 voix contre 109): «Depuis, je ne vote plus en matière fédérale», tranche Edgar Pittex, qui est à la fois officier d'état civil et l'une des mémoires de la vallée. Ce n'est pas tant le principe que la manière qui pose problème. Moins que tout autre, l'Ormonan supporte qu'on lui dise comment il doit faire. C'est de son coin de pays dont il est question, donc il sait: «S'il y a des marais à sauver, c'est bien parce qu'on s'en est occupé», insiste Michel Tille.

«S'il y a des chalets à sauver, c'est parce qu'on les a gardés». Comme en écho, Philippe Nicollier, municipal des bâtiments d'Ormont-Dessus, martèle les mêmes mots lorsqu'il évoque le conflit de l'Auberge de l'Ours. Promis, juré, dans le cas de ce bâtiment de 1833 dont les travaux de transformation, commencés sans permis sont bloqués depuis le 8 juin et dont la carcasse se dresse à l'entrée du hameau médiéval de Vers l'Eglise, jamais la Municipalité n'a voulu défier l'aménagement du territoire: «On était sûrs qu'il n'y avait plus rien de valeur à l'intérieur car tout y a été refait trois fois, tellement sûrs qu'on s'est même demandé s'il fallait mettre le chantier à l'enquête.»

Le défi, et les 1066 signatures d'opposition au classement du bâtiment sont venus ensuite: «Parce qu'on n'a pas été écoutés, parce qu'on a été traités comme des moins que rien», accuse Philippe Nicollier dont le visage se ferme. Alors le pays se rebelle, fait bloc, minimise les erreurs et les dérapages, même lorsqu'ils aboutissent à caricaturer l'Etat sous les traits de Hitler: «Le totalitarisme, ce n'est pas nous; nous, on le dénonce».

Tenter d'expliquer les conflits qui surgissent aux Ormonts revient, inévitablement, à se plonger dans l'histoire, dont les habitants sont d'ailleurs friands. Isolée, loin des voies de communication, la vallée s'est développée en conservant plus longtemps et plus jalousement que d'autres ses traditions. Bernoise soixante ans avant le reste du Pays de Vaud, elle s'est accomodée de ces maîtres lointains au point de prendre les armes pour les défendre en 1798. Ensuite, l'ouverture s'est faite très progressivement, et jusque dans les années soixante, il était illusoire de travailler en plaine en conservant son domicile en montagne.

Dans son autarcie, dans sa pauvreté aussi, une telle vie a laissé des traces. Et lorsqu'un Ormonan dit que «c'est comme ça et pas autrement», c'est en invoquant les nécessités naturelles – comme dans le célèbre cas de l'heure d'été inappliquée à la Forclaz – ou les nécessités économiques. «Le projet de l'auberge respecte les contraintes techniques, les contraintes d'exploitation et les contraintes financières. A qui va-t-on faire croire qu'il faut garder des madriers pourris et que les touristes s'y intéresseront», s'enflamme Eric Liechti.

Directeur de l'Office du tourisme, conseiller communal et membre de la commission qui a planché sur le projet, Eric Liechti a fait souche aux Diablerets, suite aux vacances répétées passées dans le chalet de ses parents, et n'hésite pas à revendiquer sa part de rébellion: «Je pense que j'ai le caractère qu'il faut pour être ici. J'ai des idées arrêtées et la volonté de les réaliser». Rares et discrets sont ceux qui disent leur difficulté à s'intégrer dans ce particularisme montagnard: «Il faut apprendre une nouvelle vie et ne pas se faire remarquer», glisse une Alémanique mariée sur place. On s'avoue plus souvent séduit, comme Michèle Peitsch, femme d'un bio-informaticien, installée depuis quatre ans à La Forclaz avec ses trois enfants: «Faire déplacer l'heure du lait pour que le bétail y trouve son compte, ce n'est pas ça, la liberté?»

Alors tant pis si l'irrédentisme local coûte aussi, en méfiances villageoises et en collaborations intercommunales plus difficiles qu'ailleurs. Tant pis si les ski-lifts des Mosses ont mis des années à s'entendre pour proposer un seul abonnement. Tans pis si l'image de région lésée, privée par Lausanne de «ses» Jeux olympiques, doit être corrigée de 30 millions d'engagement du Fonds d'équipement touristique cantonal sur les 73 millions mis depuis 1992 dans les remontées mécaniques des Diablerets et de Leysin.

Brandissant un panache de montagnard minoritaire, l'Ormonan ne cessera de marquer sa différence: «C'est ceux de la plaine qui disent oui à tout», gouaille Philippe Nicollier.