Insécurité

Aux portes de Genève, la criminalité augmente brutalement

Depuis 2015, les infractions ont augmenté de plus de 20% à Annemasse. Le centre-ville souffre particulièrement de l’insécurité. Le pouvoir d’attraction de la Suisse voisine n’explique pas tout

Ça s’est passé dans la nuit de samedi à dimanche, vers 3 heures. Véronique* sort de discothèque. Elle a bu, juge que, pour rentrer, mieux vaut marcher que conduire. Elle s’engage dans une rue centrale d’Annemasse, et fait une mauvaise rencontre. Deux hommes tentent de saisir son sac à main. Elle résiste, est renversée, frappée. Aux urgences, on diagnostique un os du pied cassé. Elle est plâtrée. Véronique a porté plainte.

J’ai grandi ici et jamais une chose pareille ne m’était arrivée

Deux jeunes de 15 et 20 ans ont été appréhendés suite au témoignage d’un homme à sa fenêtre qui a vu la scène. Mais ils ont été relâchés faute de preuve. Le témoin s’est rétracté, «par peur», croit savoir Véronique. Elle-même n’a pu formellement les identifier, «car j’étais brumeuse et tout s’est passé tellement vite». Son téléphone portable a pourtant été retrouvé dans la poche de l’un des garçons mais il a dit qu’il l’avait trouvé par terre. «J’ai 47 ans, j’ai grandi ici et jamais une chose pareille ne m’était arrivée», souligne-t-elle.

La criminalité a augmenté de 21%

La deuxième ville de Haute-Savoie (35 000 habitants), collée à Genève, est confrontée depuis deux ans à une hausse spectaculaire de la criminalité. Les services de la Préfecture d’Annecy indiquent que 2100 faits ont été constatés en 2016, soit une hausse de 21% par rapport à 2015 où ils s’établissaient à 1700. Et la tendance se confirme pour les sept premiers mois de 2017. La hausse touche plus spécifiquement les cambriolages, les vols avec violence et les vols de voiture et deux-roues. En ramenant les actes délictuels au nombre d’habitants, le taux de délinquance d’Annemasse serait même l’un des plus élevés de France. Le centre-ville est particulièrement touché et les commerçants sont les premiers visés.

Des gens disent qu’ils vont déménager, d’autres font désormais leurs courses à la périphérie parce que c’est plus sécurisé

Rencontre avec Elisa, vendeuse chez le parfumeur Nocibé. Le 4 juillet, deux hommes entrent et volent des flacons. Les vendeuses sont aspergées de gaz lacrymogène. «Ce sont des types d’Europe de l’Est, il y en a de plus en plus, accuse Elisa. On a demandé des vigiles, mais le siège de Nocibé à Lille estime que notre région, à côté de la Suisse, est loin d’être une zone à risque. Alors on se débrouille en ouvrant l’œil mais on a des vols à l’étalage tous les jours.» A côté, chez Yves Rocher, on craint une fuite de la clientèle. «Des gens disent qu’ils vont déménager, d’autres font désormais leurs courses à la périphérie dans les centres commerciaux parce que c’est plus sécurisé», confie Stéphanie, une employée.

La gérante de Brigitte Bijouterie parle «de territoire de manche que se disputent des réseaux de mendiants». «J’ai récemment sauvé la vie à quelqu’un menacé par un couteau, je l’ai fait entrer dans ma boutique, son agresseur a tenté de briser ma vitre mais la police est heureusement arrivée rapidement», se souvient-elle. Peu de rancœur chez cette femme contre les Albanais, Maghrébins et autres migrants qui affluent à Annemasse. «Des dames bien de chez nous, en beaux habits, nous volent aussi», tempère-t-elle.

Le pouvoir d’attraction suisse

Adjoint au maire chargé de la Tranquillité publique, Eric Minchella estime que sa ville est victime de son succès: «J’ai rencontré un couple de réfugiés syriens qui mendiaient à Marseille. Là-bas, on leur a dit qu’Annemasse était un eldorado.» Il use de cette image: «Annemasse est comme un port dont Genève serait la mer.» Attractivité suisse donc. Mais les frontières sont moins poreuses depuis que la France est en état d’urgence suite aux attentats. On ne passe plus aussi aisément. Du coup, les délits augmentent côté français.

Annemasse est comme un port dont Genève serait la mer

En 2012, la ville a été placée en ZSP (zone de sécurité prioritaire) du fait de sa spécificité géographique qui draine une criminalité internationale (drogue, prostitution, mendicité organisée, cambriolages, braquages). La police nationale a vu ses effectifs croître (140 agents), la coopération entre justice et gendarmerie est plus serrée et une brigade franco-suisse a été mise sur pied. Les résultats sont probants mais insuffisants. Beaucoup d’Annemassiens considèrent que les forces de l’ordre sont le plus souvent invisibles. A la mairie, on qualifie pourtant le nombre de policiers municipaux (25) de satisfaisant, «d’autant qu’ils travaillent jusqu’à 1h du matin et en parfaite coordination avec leurs homologues de la nationale», enchaîne Eric Minchella. «Mais nous allons densifier la vidéosurveillance au centre-ville», précise-t-il.

Sous-effectifs dans les tribunaux

Exemplaire dans sa politique d’intégration réussie et ses quartiers populaires soignés comme la cité du Perrier récemment rénovée, Annemasse déplore de fortes disparités salariales qui attisent un sentiment d’injustice. Elle est la troisième ville de France en termes d’inégalités de revenus. Dix mille Annemassiens aux forts salaires travaillent à Genève, tandis que des milliers d’autres peinent à gagner 1400 euros par mois. «Des postes de policiers ne sont parfois pas pourvus parce que se loger chez nous revient trop cher du fait du niveau de vie élevé des frontaliers et des Suisses résidant en ville», avance Eric Minchella.

Nous sommes impactés par une criminalité transfrontalière beaucoup plus itinérante et mobile

Annemasse dépend du Tribunal de grande instance de Thonon-les-Bains, administration en sous-effectif selon le nouveau procureur, Philippe Toccanier. «Le nombre de postes n’a suivi ni l’évolution démographique ni la délinquance, nous sommes impactés de plus en plus par une criminalité transfrontalière beaucoup plus itinérante et mobile», déclare-t-il dans l’hebdomadaire Le Messager. Sur 6500 procédures passibles de poursuites en 2016, le parquet n’a pu en juger qu’un quart.

Par ailleurs, le projet de nouveau commissariat d’Annemasse (livraison en 2019) pourrait être remisé du fait de gels de crédits décidés par le gouvernement. Virginie Duby-Muller, députée de Haute-Savoie, a adressé un courrier au ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, pour lui rappeler que cet Hôtel de Police sera un atout dans la lutte contre la criminalité transfrontalière. «Il abritera entre autres la police aux frontières et la brigade opérationnelle mixte franco-genevoise», précisait la parlementaire. Argument qui sensibilisera les élus genevois qui n’ignorent pas qu’à bord du futur CEVA (liaison ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse) la criminalité sera davantage mobile.

* Prénom d’emprunt.

Publicité