NEUCHATEL

Aux prises avec le conservatisme chaux-de-fonnier

Laurent Kurth est socialiste. Mais aussi un chef des Finances déterminé à imposer un train de vie réduit à sa ville.

Son cran confine à l'intrépidité! Il fut de ces jeunes loups socialistes qui, en 2000, ont tenté de manœuvrer la gauche clanique de La Chaux-de-Fonds pour déboulonner le patriarche Charles Augsburger. Sans succès.

Elu en juin 2004 au Conseil communal (exécutif), succédant à l'ancien président, Laurent Kurth est désormais confronté à un défi d'une ampleur sans commune mesure avec les bisbilles socialistes: assainir des finances qu'il a trouvées dans un état catastrophique. L'exercice passe par des mesures d'économies drastiques, une hausse fiscale soumise au peuple le 25 septembre et par l'impérative nécessité de secouer une ville à gauche depuis près d'un siècle, ronronnante et conservatrice, recroquevillée sur son autarcie passée.

Dynamique psychologique

«Nous devons engager une dynamique psychologique incroyable», affirme le patron des Finances, qui ne craint ni les obstacles ni l'impopularité pour remettre sa ville sur de bons rails. La Chaux-de-Fonds tient peut-être, avec Laurent Kurth, le thérapeute qui lui évitera la faillite.

Il devra d'abord s'affranchir d'une étiquette d'apparatchik ambitieux. Laurent Kurth s'en offusque: «J'ai 38 ans, enfant de La Chaux-de-Fonds, amoureux de sa région. Mais sans nombrilisme local. Ma famille fut un terreau fertile pour la gauche: un père enseignant syndiqué et des grands-pères horloger et typographe eux aussi organisés sur le plan syndical. Mais ça ne fait pas de moi un apparatchik.»

L'héritier de personne

L'économiste a pourtant côtoyé, durant son activité au Département cantonal de l'économie, «des personnalités socialistes qui ne laissent pas indifférents»: Pierre Dubois, Francis Sermet, Francis Matthey et Jean-Jacques Delémont. Au point d'en être leur fils spirituel? «Elles m'ont enrichi et m'ont permis de me forger. Mais je ne me sens pas l'héritier de qui que ce soit.»

Laurent Kurth a un caractère autonome. Au franc-parler, parfois cassant. «Je porte un œil froid sur une réalité que j'ose regarder en face, sans prisme idéologique.»

Au-dessus du gouffre

On lui prête de grandes ambitions: «J'ai un amour passionnel de la politique. J'ai la prétention de penser que j'ai quelques capacités. Et que je pourrais être sollicité. Mais je n'ai pas de plan de carrière. Au contraire: je me dis que ça peut s'arrêter chaque matin. Cela me permet d'être libre dans mon engagement.»

Comme lorsqu'il se balade en trottinette dans sa ville ou se «fait la boule à zéro» au début de chaque été, Laurent Kurth entend user de sa liberté pour empoigner les finances cramoisies de La Chaux-de-Fonds. «Un gouffre.» La Ville accuse un déficit de 20 millions pour un budget de 360 millions. «C'est pire, corrige le trésorier. Les recettes libres de la Ville sont de 100 millions, et nous avons besoin de 125 millions pour assumer nos charges.»

La population fiscale chaux-de-fonnière s'est fragilisée, elle manque de contribuables aisés. Le rachat d'industries par de grands groupes la prive de rentrées fiscales sur les bénéfices et sur les salaires des managers.

Des petits copains méfiants

«Le grand écart entre des charges en hausse et des revenus à la baisse a été masqué par la vente de nos Services industriels et le budget 2004, le dernier de la législature précédente, a été quelque peu arrangé», constate Laurent Kurth qui incrimine l'ancien exécutif de la ville, ses mésententes, son incapacité à engager des réformes qui auraient pu heurter «les petits copains».

«La gauche majoritaire, dans les villes et à l'Etat de Neuchâtel, est désormais condamnée à assumer et à assainir.» Comment va-t-il s'y prendre pour dégager 25 millions à La Chaux-de-Fonds? «On pourrait, à la hussarde, supprimer 40 ou 80 des 800 postes de travail à la ville. Ou fermer des musées. Aux ruptures, je privilégie les virages, au besoin très serrés. Solidaire, le nouvel exécutif chaux-de-fonnier a engagé trois processus: des mesures d'économies immédiates, un réajustement de la fiscalité et une réflexion pour réduire voire supprimer les prestations qui ne seront plus jugées prioritaires, avec leurs postes administratifs.»

La culture apparaît en première ligne. «Elle fera l'objet de réflexion et d'économies, mais on ne doit pas la sacrifier, car elle joue un rôle décisif dans la vie de la communauté. Il faut fixer des priorités, travailler de concert avec les autres villes, revoir des modes de fonctionnement et, si besoin, laisser le gouvernail à d'autres. Cela heurte une mentalité chaux-de-fonnière où on défend son pouvoir local, avec une méfiance vis-à-vis de l'extérieur.»

Improbables impôts

Le 25 septembre, les Chaux-de-Fonniers doivent se prononcer sur un relèvement du taux fiscal communal, de 70 à 75. «La hausse est inférieure aux baisses successives accordées en 2001 et 2003», explique Laurent Kurth, qui compte ainsi encaisser 5 millions de plus.

Et si, comme il faut s'y attendre, le peuple refuse? «Il faudra opérer des coupes supplémentaires, j'avoue que je ne sais pas où.» Le politicien sait que la loi impose d'équilibrer le budget dès 2006, puisque les déficits de 2004 et de 2005 auront épuisé les réserves. «Nous n'y arriverons pas, mais il faut amorcer le mouvement. Pour éviter un diktat du Canton, qui pourrait nous imposer une hausse non pas de 5, mais de 20 points d'impôt.»

La fusion ne fera pas tout

La fusion La Chaux-de-Fonds-Le Locle serait-elle la panacée? «Non. Des économies d'échelle sont à l'évidence possibles mais insuffisantes.» Laurent Kurth veut pourtant rester optimiste «Nous avons des atouts originaux: nos microtechniques, notre patrimoine qui pourrait être inscrit à l'inventaire de l'Unesco. Nous devons assainir mais aussi faire émerger ce qui fait notre substance.»

Publicité