La crise qui affecte le fonctionnement du Conseil fédéral incite certains, a posteriori, à s'interroger sur l'opportunité d'avoir élu Christoph Blocher au gouvernement. Pourquoi donc ne se pose-t-on pas la même question au sujet de Hans-Rudolf Merz? Christoph Blocher étant ce qu'il est, il y aurait sans aucun doute une crise gouvernementale aujourd'hui, si la Bernoise Christine Beerli, voire l'Uranais Franz Steinegger, avaient été élus à la place de l'Appenzellois. Sa nature serait toutefois bien différente. Et la droite radicale proche des milieux économiques, qui avait alors préféré Hans-Rudolf Merz à Christine Beerli parce qu'il lui semblait présenter de bien meilleures garanties en matière de rigueur financière, serait aujourd'hui en meilleure posture. Il apparaît en effet qu'en renonçant à soutenir Christine Beerli, la droite du Parti radical s'est tiré une balle dans le pied le 10 décembre 2003.

Si la Bernoise avait été élue ce jour-là, elle serait très vraisemblablement à l'heure qu'il est cheffe du Département de justice et police, et Christoph Blocher dirigerait le Département des finances. C'est en effet la compétence prêtée dans ce domaine à Hans-Rudolf Merz et la limitation de ses intérêts à ce seul aspect de la chose publique qui l'a rendu incontournable comme successeur de Kaspar Villiger. Christine Beerli eût-elle été élue à sa place au Conseil fédéral qu'il aurait été très difficile d'empêcher Christoph Blocher de reprendre les Finances, la Bernoise succédant pour sa part à Ruth Metzler à la tête de Justice et police.

Si cela avait été le cas, la campagne sur Schengen/Dublin s'annoncerait sous un jour quelque peu différent, avec une cheffe de Département convaincue par la cause qu'elle défendrait et capable de s'engager sincèrement. Quant à Christoph Blocher, il n'exercerait pas, aux Finances, un moindre pouvoir de déstabilisation du Conseil fédéral qu'il ne le fait à Justice et Police, mais celui-ci se développerait dans un autre sens et dans un tout autre registre. Le Zurichois n'aurait pas eu et n'aurait pas dans un avenir proche à soutenir officiellement des projets qu'il désapprouve personnellement. La controverse liée à la votation sur les naturalisations facilitées aurait porté uniquement sur la campagne de l'UDC et pas sur sa personne, il n'aurait pas eu à intervenir au soir du 26 septembre et l'on se serait épargné toute la polémique née ce soir-là.

Imaginons un Christoph Blocher qui aurait chaussé les bottes de Kaspar Villiger. Que ferait-il à cette heure? Il aurait d'une autre façon – et sans doute – agité l'opinion, en essayant de mettre concrètement en œuvre ses propositions d'économies et de diminution du train de vie de l'Etat. On peut admettre qu'il aurait soumis à ses collègues un certain nombre de propositions provocantes dans la préparation du budget 2005 de la Confédération déjà, qui auraient provoqué une émotion certaine. Et il serait à cette heure en train de proposer un massacre à la tronçonneuse dans les tâches de l'Etat, au titre du nouveau programme d'économies. Il aurait eu à traduire directement, à défendre et à assumer personnellement, au travers de propositions concrètes, son intention de diminuer de 30% les dépenses de l'Etat et sans aucun doute à en essuyer l'échec.

L'affrontement aurait été féroce mais toutes les formations politiques se seraient senties plus à l'aise dans un débat sur les tâches de l'Etat, étroitement lié aux préoccupations pratiques et idéologiques de chacune d'elles, que dans le débat sur les valeurs de la démocratie directe déclenché par Pascal Couchepin. Un débat dont aucune n'a à attendre de bénéfices et dans lequel elles n'entrent qu'à reculons. Les radicaux, en particulier, n'auraient pas à feindre, pour éviter de donner l'impression de lâcher leur conseiller fédéral, d'embrasser une querelle qui les ennuie et qui les dépasse.

C'est du reste avec l'espoir plus ou moins avoué que son énergie, sa brutalité et son absence de complexes servent à porter une bonne fois pour toutes la hache dans certaines dépenses de l'Etat qu'une partie de la droite a porté Christoph Blocher au Conseil fédéral. De larges milieux pourraient aujourd'hui souscrire sans états d'âme à certaines propositions de suppressions d'offices ou de services de la Confédération. Et les démocrates-chrétiens pourraient jouer le rôle qu'ils affectionnent d'arbitres entre la droite et la gauche. En assurant l'élection de la «dream team» Blocher-Merz au Conseil fédéral, la droite a poussé trop loin son avantage et relégué le Zurichois dans un contre-emploi. De ce fait, Christoph Blocher et l'UDC ont investi leur énergie et leur capacité de nuisance dans une fausse direction et dans un débat inutile. Mais à qui la faute?