«Un festival d'opéra à Avenches? Au début, la population n'y était pas forcément très favorable, il y avait même de la méfiance.» Véronique Presset, la responsable des figurants, peut témoigner: dans le coup depuis le début, elle a vu comment, peu à peu, malgré des hauts et des bas, cette drôle d'idée a fini par s'enraciner dans le terroir de la Broye. Aujourd'hui, entre choristes, figurants, techniciens, placeurs et sociétés locales tenant les bars, pas moins de 900 personnes de la région y participent. «Je crois que les gens d'ici ont fini par aimer ce festival, les soirs de représentation, on les voit scruter le ciel avec inquiétude.»

Verdi, valeur sûre

Une nouvelle fois, l'opéra a pris possession des arènes d'Avenches. La répétition générale a lieu ce mercredi, la première vendredi. 40 000 spectateurs sont attendus pour les huit représentations en plein air de Nabucco. Les organisateurs sont optimistes: l'œuvre de Verdi est une valeur sûre et Credit Suisse, principal sponsor, vient de renouveler son soutien pour trois ans.

Sous la cantine, c'est la pause, à mi-répétition. Le peuple juif, voile bleu pâle pour les dames et houppelande à l'antique pour les hommes, se mêle aimablement aux soldats babyloniens qui l'ont mis en esclavage. Pour trouver une trentaine de silhouettes masculines faisant vraiment honneur à leur reluisante cuirasse, Véronique Presset a couru les salles de musculation du coin. A l'opéra d'Avenches, le peuple juif a toujours l'air d'un peuple juif et les rois sont assis sur un trône doré, avec sceptre et couronne. Ce n'est pas le lieu des mises en scènes extravagantes ou dépouillées à l'extrême qui dominent dans les salles des villes. Sergio Fontana, qui assure la direction artistique d'un festival dont il a été l'inspirateur, assume avec aplomb ce théâtre comme on n'en fait plus, soulignant qu'il est en parfaite adéquation avec sa clientèle.

Le couac «Turandot»

Depuis une dizaine d'années, le public accourt en masse aux représentations d'Avenches, avec le même plaisir. Mais cette fidélité n'est pas encore assez forte pour qu'on puisse le convier à des découvertes. Il y a les opéras qui tirent (Carmen, Aïda, Rigoletto et donc Nabucco, pour la seconde fois en six ans) et les autres. Pour avoir risqué une Turandot, en 1999, le festival avait vu sa fréquentation chuter de 30%. Un site prestigieux, une œuvre au titre célèbre, un ou deux airs connus et du soleil, la réussite d'Avenches tient à ces fils.

Mais le plein air, les chemins battus du répertoire et tant de carton-pâte au premier degré font fuir la critique spécialisée. Les gens du festival se plaignent d'être traités parfois «comme des vendeurs de saucisses». En dépit des efforts faits au fil des années pour améliorer la qualité musicale des spectacles. Dirigé par le Fribourgeois Pascal Mayer (Pro Arte, Chœur Faller, Chœur de chambre de l'Université de Fribourg), le chœur comprend parmi ses 80 membres bon nombre de professionnels et semi-professionnels venus de tous les théâtres de Suisse. Idem pour l'orchestre. Grâce à son réseau italien, Sergio Fontana, lui-même ancien chanteur, réussit à glisser de grands noms sur ses affiches. Deux vétérans verdiens, Renato Bruson et Leo Nucci, alterneront cette année dans le rôle titre.

«L'opéra des Suisses moyens»

«Nous faisons de l'opéra pour les Suisses moyens», résume Philippe Bosset, le président du festival. Autour de cet ancien député radical, toute l'équipe de la manifestation est visiblement fière d'avoir réussi à faire tenir, année après année, une manifestation dont le budget tourne aujourd'hui autour des 5 millions de francs et qui se solde la plupart du temps par un bénéfice. Et cela malgré l'indifférence, pour ne pas dire le mépris de la région lémanique. Lorsqu'il évoque le jour où la Ville de Lausanne avait catégoriquement refusé de céder Maurice Béjart à Avenches, pour un été, Philippe Bosset prend des accents épiques. La subvention cantonale (40 000 francs) est engloutie par la location des arènes, qui appartiennent à l'Etat.

La petite ville de la Broye vaudoise assume son orientation Mittelland, profite de la frontière des langues, toute proche. Le public du festival est alémanique à près de la moitié. «Vous savez, il y a 10 000 Suisses alémaniques sur et autour du lac de Morat le week-end, souligne Philippe Bosset. Et ils sont de plus en plus attirés dans la Broye par les prix avantageux du terrain», ajoute celui qui se définit comme «le seul notaire vaudois à faire 60% de son travail en allemand». Pour le président, c'est incontestable: le festival est devenu un élément de soudure entre les communautés linguistiques du pays.

La répétition reprend. Paoletta Marrocu, qui tient le rôle d'Abigaille, laisse son bébé d'un mois pour remonter sur scène. Le chœur se prépare pour le «Va pensiero». «Je les admire, ils tiennent des heures sans se plaindre, relève Pascal Mayer, le chef. En plein soleil au début, dans le froid de minuit à la fin. Ils sont magnifiques, j'espère que tout cela va continuer.»