Edouard Stern est-il mort d'avoir voulu trop faire souffrir sa maîtresse? C'est en tout cas l'explication que donne Cécile B. aux quatre coups de feu qu'elle a tirés sur le banquier. «C'est l'histoire d'une épouvantable descente aux enfers. Cet acte est manifestement le résultat d'une humiliation qui a atteint son paroxysme», expliquent les défenseurs genevois de la prévenue, Mes Bruno de Preux et Pascal Maurer. Une histoire, aussi, où l'on retrouve tous les ingrédients d'un drame: l'amour, la haine et l'argent. Le richissime financier réclamait en effet 1 million à sa maîtresse et avait fait bloquer son compte. Récit.

Des années à espérer

Quatre ans. Cela faisait quatre ans que Cécile et Edouard Stern se fréquentaient régulièrement. «Elle l'aimait à la folie et il a joué avec elle comme avec un objet», disent les avocats de la jeune femme. Mais, malgré cette relation tumultueuse, celle-ci espère qu'ils se marieront un jour. Elle dispose d'une clé de l'appartement de la rue Adrien-Lachenal, mais son amant ne veut pas qu'elle y vive.

Elle partage donc son temps entre la Suisse et sa petite maison de Nanteuil-le-Haudoin, dans l'Oise. Un petit village de 3500 habitants où elle s'adonne à son art: la peinture et la sculpture. Surtout en bronze. Elle revient régulièrement à Genève avec sa Mercedes. Un véhicule qui affiche déjà 350 000 kilomètres au compteur et qu'elle a acheté pour 3000 francs suisses.

L'ami de Clarens

Lorsqu'elle ne reste pas chez Edouard Stern, Cécile demeure chez son ami «le docteur». Ce chiropraticien est son ancien compagnon. Ils se sont apparemment fréquentés durant près de huit ans, ont même fait un voyage à Las Vegas où ils ont convolé à la manière de ce qui se fait dans ce paradis du jeu et des paillettes. Sans beaucoup de sérieux.

Pour Cécile, l'homme de sa vie, ce sera Edouard Stern. Elle qui a grandi dans une famille à problèmes et s'est très tôt brouillée avec son père. Depuis l'adolescence, elle s'en est sortie toute seule. Elle a appris l'anglais et travaillé dans divers magasins. Son propre père a expliqué à qui voulait l'entendre qu'elle s'était lancée dans la prostitution de luxe. «Ce n'est pas exclu, précise la défense, mais cela doit alors remonter à plus d'une dizaine d'années. Sa relation avec la victime était tout autre.»

Le conflit financier

«Raffinée et intelligente», s'accordent à dire ceux qui l'ont approchée, la Française s'est laissé entraîner dans une relation passionnée et destructrice avec cet homme qui devait la fasciner.

Peu de temps avant le crime du 1er mars, un autre épisode est venu empoisonner leurs rapports. Selon les explications de Cécile, elle avait reçu 1 million de francs d'Edouard Stern afin de lui assurer une indépendance financière. L'argent a été placé sur un compte à Genève. De retour d'un voyage, la jeune femme a constaté que les fonds avaient été bloqués dans le cadre d'un séquestre civil. C'est Edouard Stern qui avait initié la procédure sur «de faux prétextes», assure la défense. L'homme d'affaires avait alors expliqué à l'appui de sa requête qu'il attendait des tableaux de valeur en contrepartie et que les œuvres n'avaient jamais été livrées.

La tension monte

C'est dans ce contexte de tension et de déception que le couple s'est rencontré pour la dernière fois. On sait déjà, selon le communiqué du juge, que «les faits se sont déroulés dans le cadre d'une relation sexuelle». Edouard Stern avait enfilé une combinaison en latex. En dessous, il portait également un «plug», accessoire que la presse spécialisée qualifie «d'objet du plaisir anal». La victime était visiblement adepte des pratiques extrêmes.

Que s'est-il exactement passé et que se sont-ils dit durant ces moments? Dans la version de Cécile, le banquier s'est montré insultant. A tel point qu'elle s'est emparée d'une arme chargée et l'a abattu. Elle a ensuite quitté le domicile en fermant la porte à clé. Les caméras ont filmé sa sortie. Elle a ensuite jeté la clé et plusieurs armes dans le lac. Le tout a été repêché depuis par la police près de Montreux. Des analyses sont en cours pour déterminer si l'arme du crime se trouve bien au nombre de celles-ci, précise le juge Graber.

Un saut en Australie

La Française s'est immédiatement envolée pour Sydney, où elle a reçu un appel de la demi-sœur d'Edouard Stern lui annonçant la mort du banquier. Cécile est alors revenue en Suisse mais elle n'a pas assisté aux obsèques. Rapidement interrogée par la police, elle a expliqué qu'elle s'était bien rendue chez son amant mais qu'il était encore en vie après son départ. Ses empreintes digitales ont été relevées lors de cette audition et comparées avec celles retrouvées sur la combinaison en latex. Rien de surprenant. Il s'agissait des mêmes.

On a appris vendredi que la jeune femme avait envoyé un colis d'Australie à son oncle et sa tante de Nancy. Il portait l'écriture reconnaissable de leur nièce, avec qui ils étaient restés en contact. A l'intérieur, ceux-ci ont découvert une tenue en latex et divers accessoires. Un indice de son état psychologique perturbé?

Versions contradictoires

Face aux enquêteurs, Cécile semble afficher une belle résistance. Interpellée à nouveau le 15 mars, elle continue à tout nier. Son ami docteur est également interrogé, et les inspecteurs découvrent que l'histoire qu'elle a racontée à ce proche ne colle pas avec la version livrée à la police. Confrontée à ses propres contradictions, elle craque et avoue son crime. Inculpée d'assassinat, la Française est incarcérée à Champ-Dollon. «C'est une femme détruite par quatre ans de calvaire», soulignent Mes de Preux et Maurer. La défense pense qu'une expertise psychiatrique sera nécessaire pour comprendre les contours de cette dépendance à un homme qui faisait son malheur.

On les entend déjà plaider le meurtre commis sous le coup d'une émotion violente. De son côté, le chiropraticien de Clarens s'est mis vendredi aux abonnés absents. L'administrateur de la société Kyriothérapie, basée à Aigle, explique que «le docteur» est trop ébranlé par toute cette affaire. «Cet homme n'a rien à voir avec les faits, il est totalement hors de cause», précisent encore les avocats.

Secret inexpliqué

Le 15 mars dernier, le juge d'instruction annonçait le dénouement d'une affaire où la suspecte avait avoué les faits et où tous les indices laissaient penser qu'elle avait agi seule. Pourquoi l'enquête continue-t-elle à être verrouillée et les informations distillées au compte-gouttes? Quel est le sens de maintenir une mesure de super-suspension qui empêche les avocats d'accéder au dossier si des aveux ont été passés?

Plusieurs hypothèses sont avancées: l'affaire n'est peut-être pas aussi simple qu'elle le paraît et le magistrat investigue pour mettre au jour d'éventuelles complicités, le juge veut éclairer le mobile du crime sans trop d'interférences, ou bien il s'agit tout simplement de se protéger contre l'agitation médiatique peu commune qui entoure ce dossier sensible.

La famille reste discrète

La famille d'Edouard Stern s'est constituée partie civile. Représentée par Me Edmond Tavernier, celle-ci ne souhaite pas faire de déclarations. Edouard Stern, divorcé de la fille du président de la Banque Lazard, était père de trois enfants. Ceux-ci vivent avec leur mère à New York. La demi-sœur du financier, la productrice de télévision Fabienne Servan-Schreiber, réside de son côté à Paris. Une procédure qui sera certainement difficile pour les proches. Cet homme de 50 ans s'était déjà forgé une réputation de carnassier dans le domaine des affaires. L'évocation de ses autres démons ne fait que commencer.