Suisse

Si vous avez raté le début. Trente-six ans de droite nationale à Genève, par Yves Petignat

«Comment la Genève tolérante a-t-elle pu se lancer dans les bras d'un

«Comment la Genève tolérante a-t-elle pu se lancer dans les bras d'un mouvement xénophobe? Les Vigilants sont l'expression d'une attitude petite-bourgeoise et égoïste qui a toujours existé à Genève et qui, dans les années 30, s'est manifestée par le front Oltramare, favorable au fascisme…» Ainsi la Neue Zürcher Zeitung s'explique-t-elle, au milieu des années 80, la permanence du mouvement Vigilance. Partagé selon les circonstances entre l'Action nationale, l'Union des patriotes suisses ou d'autres surgeons de Vigilance, il existe à Genève, depuis 36 ans, un potentiel de 7 à 8% d'électeurs de la droite nationaliste et conservatrice, flirtant parfois avec la xénophobie. Dimanche, l'UDC blochérienne lui a permis d'apparaître sur la scène politique et médiatique.

Tout est parti en 1963 de l'affaire du Banquier sans visage, une pièce de Walter Weideli consacrée au banquier genevois Necker, ministre des Finances de Louis XVI, pièce montée à l'occasion du 150e anniversaire de l'entrée de Genève dans la Confédération. «Il est indécent de dénigrer un Genevois à cette occasion», s'étouffe d'indignation René Besson. Lettres de lecteurs, pétition de plus de 11 000 signatures et constitution d'un comité. Et voilà que la Ville et l'Etat ont la mauvaise idée d'augmenter les impôts. Deux référendums gagnés, le mouvement Vigilance est lancé auprès d'un électorat de mécontents de tous bords, inquiets et frustrés par les dégâts urbains et sociaux de la folle expansion de Genève. En 1965, pour ses premières élections, Vigilance fait campagne contre «les trusts internationaux qui envahissent et défigurent Genève». Elle décroche d'emblée dix sièges.

Aux élections de 1969, en concurrence avec l'Alliance des indépendants, Vigilance, qui n'a pas particulièrement brillé au Grand Conseil avec ses interventions dispersées et son manque de cohérence, n'atteint pas le quorum de 7%. En 1973, changement de climat. James Schwarzenbach vient à Genève défendre son initiative contre la surpopulation étrangère devant une salle comble. Le climat est propice à la propagation des idées de Vigilance, qui place désormais en tête de ses thèmes préférés la lutte contre l'afflux d'étrangers et contre les «faux réfugiés», même si la droite genevoise a un discours moins monomaniaque que l'Action nationale. Slogan: «Soyons moins nombreux pour vivre heureux.» Des noms: Jean-Jacques Favre, Gil Dumartherey. Au Grand Conseil, le mouvement reprend ses dix sièges. En 1977, léger effritement: huit sièges.

Entre-temps, lors des élections fédérales de 1975, Vigilance envoie à Berne son premier et unique conseiller national, Mario Soldini, instituteur durant plus de 40 ans à Chêne-Bourg, un vieux briscard de la politique au verbe plutôt modéré, jouissant d'une grande popularité. Il restera d'ailleurs douze ans à Berne. C'est le lien direct avec le passé tumultueux de la Genève d'avant-guerre, puisqu'il milita avec Georges Oltramare au sein de l'Union nationale d'inspiration et de style fascistes. «La voix à Berne d'une vieille Genève patriote, ronchonneuse et repliée sur elle-même», écrit la journaliste Françoise Buffat.

1985, année du raz-de-marée. La question des Tamouls qui ont trouvé refuge en Suisse commence à agiter les esprits. Mais la croissance économique effrénée, les manipulations financières et immobilières et surtout un ras-le-bol contre une classe politique immuable et coupée des citoyens enrichissent le discours de Vigilance. Le mouvement se structure autour des instructeurs de la Protection civile, il compte 900 membres et 3000 sympathisants et se donne un président médiatique et jeune, Eric Bertinat. Stupeur des partis traditionnels le 13 octobre: Vigilance emporte d'un coup 19 sièges.

C'est l'apogée. Commence alors la dégringolade. De nombreux candidats sont obligés de siéger malgré eux, certains ne sont manifestement pas prêts, le parti s'essouffle, les coups de gueule ne remplacent pas la stratégie. Commence la cascade de démissions. En 1987, le parti perd son siège au Conseil national. La visite d'Eric Bertinat à Le Pen jette un froid. En 1989, Vigilance n'a plus que 9 députés.

Rebaptisée «Unis pour Genève», Vigilance disparaît du parlement lors des élections de 1993, avec 2,23% des voix, contre 3,1% à son rival de la droite Défi. Exit Vigilance. En 1988, sous l'impulsion d'Adolf Ogi, alors président de l'UDC suisse, une section genevoise du parti agrarien avait été créée à Genève par le journaliste Eric Lehmann. La mayonnaise ne prend pas, avec un électorat soupçonneux pour tout ce qui vient d'outre-Sarine. En 1993, l'alliance entre les restes de Vigilance et l'UDC fait à peine 2% des voix. En 1997, l'UDC s'affuble ainsi de l'appellation «Respect de la volonté populaire» pour affronter les électeurs. Echec. En 1999, la droite extrême, divisée entre UDC et Démocrates suisses, échoue aux élections fédérales malgré l'élan national donné par Christoph Blocher. En 2001, pour l'élection au Grand Conseil, l'UDC genevoise s'affiche enfin blochérienne: 10 sièges.

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