L'armée veut acheter deux avions de transport légers et s'allier avec d'autres pays européens pour acquérir un transporteur lourd. Selon nos sources, le dossier est maintenant sur le bureau du ministre de la Défense Samuel Schmid. Avant la mi-février, il devra décider s'il inscrit ou non au programme d'armement 2004 les quelque 300 millions de francs nécessaires au premier volet de cet achat. Cette somme comprend également la formation des pilotes, l'infrastructure au sol, les pièces de rechange et un simulateur de vol. «Nous étudions effectivement la possibilité de remplacer les frais liés à la location de capacité de transport aérien, à des fins civiles ou militaires, par l'acquisition d'un ou plusieurs appareils et la participation à un pool européen», confirme Oswald Sigg, le porte-parole du Département de la défense (DDPS). Ce dernier ne souhaite toutefois pas commenter davantage.

Entre 1999 et 2000, les militaires suisses avaient déjà procédé à des essais de deux types d'avions de transport léger: le C-295M espagnol de Casa et le C-27J Spartan italo-américain de Lockheed Martin et Alenia (chacun 10 tonnes de charge utile ou 78 et 53 hommes). Sous l'impulsion de l'ancien chef du DDPS, Adolf Ogi, une telle acquisition de deux C-295M (moins performants mais moins chers) avait même été prévue pour le programme d'armement 2001. Ce besoin s'était en effet particulièrement fait sentir dès 1997, lorsque la Suisse avait envoyé trois hélicoptères Super Puma et 50 hommes en mission humanitaire en Albanie. Elle avait alors dû louer à prix coûtant un C-235 à l'Espagne, qui espérait ainsi emporter le marché. Mais à son arrivée, Samuel Schmid avait gelé le projet pour des raisons politiques. Tant qu'Armée XXI ne serait pas approuvée par le peuple, il n'était pas question de prêter le flanc à ses opposants en investissant aussi massivement pour des opérations à l'étranger.

Aujourd'hui, la donne a changé. En mai 2003, les Suisses ont plébiscité la réforme de l'armée et de nouveaux besoins ont vu le jour. Lors du Sommet du G8 à Evian en juin 2003, par exemple, la Confédération avait dû louer un avion prêt à décoller afin de garantir, si nécessaire, un retour rapide des policiers antiémeute zurichois et bâlois venus en renfort à Genève. Si Samuel Schmid se décide à acheter deux transporteurs légers, il ne manquera pas d'avancer cet argument. D'autant que ces appareils militaires sont également capables de se poser sur des aérodromes même si la piste est très courte et pourraient donc être utilisés chaque année dans les Grisons, lors du Forum de Davos. L'engagement permanent de la Swisscoy au Kosovo, ainsi que, ponctuellement, la nécessité de la Suisse de s'en remettre à d'autres forces armées pour l'évacuation de ses ressortissants dans des pays en crise (ce fut par exemple le cas en Côte d'Ivoire en février 2003), justifieraient également, selon les militaires suisses, l'achat de ces avions de transport. Enfin, le corps suisse d'aide en cas de catastrophe, qui est actuellement obligé de louer ses avions, pourrait aussi en profiter.

Quant au partage d'un avion de transport lourd (39 tonnes de charge utile) avec d'autres pays européens, il semble plus problématique. Certes, dans le cadre du Partenariat pour la paix, la Suisse pourrait très bien se joindre à la plate-forme de transport aérien militaire que sont en train de mettre en place en Hollande les pays de l'Union européenne. Mais il n'est pas certain que la Suisse puisse n'acheter qu'un dixième ou un quart d'avion et profiter pleinement des ressources européennes. Même un aussi petit pays que le Luxembourg, par exemple, a été contraint d'acheter seul un avion de transport lourd, à savoir un A400M (image de synthèse ci-dessous), dont les premiers exemplaires sont en cours de fabrication sur les chaînes de montage d'Airbus. En plus, le partage d'un avion – qui ne serait pratiquement possible qu'avec des membres de l'OTAN –, soulèverait à coup sûr l'ire des défenseurs purs et durs d'une neutralité armée stricte, principalement à l'UDC. Les milieux antimilitaristes devraient également s'y opposer.

La plus grande inconnue reste toutefois l'attitude qu'adopteront les autres conseillers fédéraux face aux projets de Samuel Schmid. Ils seront extrêmement difficiles à convaincre, particulièrement les deux nouveaux venus, qui, l'un comme l'autre, semblent arriver au gouvernement avec des calculettes spéciales munies uniquement des touches soustraction et division. Christoph Blocher et Hans-Rudolf Merz ne devraient en effet pas vraiment apprécier une dépense supplémentaire de 300 millions de francs sur le programme d'armement 2004. D'autant que le programme de l'année suivante serait lui aussi considérablement alourdi, pour le second volet d'acquisition.