L’Ordre des avocats de Genève a revisité ses règles déontologiques. La nouvelle version des «Us & Coutumes», entrée en vigueur le 1er février, se veut plus moderne et ouverte aux préoccupations actuelles en matière d’égalité et de nouvelles technologies. Entretien avec le bâtonnier Grégoire Mangeat.

Le Temps: L’utilisation des réseaux sociaux fait son entrée. C’est sujet d’inquiétude?

Grégoire Mangeat: La nouvelle disposition prévoit une utilisation compatible avec la dignité de l’avocat. L’information publiée doit également porter sur des faits objectifs et vrais, tout en respectant le secret professionnel. Un avocat peut évidemment s’impliquer et nourrir le débat sur les réseaux sociaux. C’est même souhaitable. Mais il ne faudrait pas que nous assistions à des dérives, comme en France, où certains extraits de procès-verbaux ou de courriers se retrouvent sur Internet. L’idée est de donner un signal afin d’éviter tout glissement et de prévenir le risque de mises en scène qui seraient contraires au devoir d’exemplarité.

On assiste à une féminisation massive des métiers du droit. L’Ecole d’avocature à Genève vient de boucler ses inscriptions pour la session 2018. Sur les 301 inscrits, il y a 193 femmes et 108 hommes

Une autre disposition concerne l’égalité hommes-femmes dans l’organisation de l’étude. En est-on très loin?

On assiste à une féminisation massive des métiers du droit. A titre d’exemple, l’Ecole d’avocature, passage obligé pour la profession à Genève, vient de boucler ses inscriptions pour la session 2018. Sur les 301 inscrits, il y a 193 femmes et 108 hommes. On constate toutefois que beaucoup d’avocates quittent le barreau après deux ou trois ans d’activité pour entrer dans des institutions, dans la magistrature ou dans des entreprises. L’idée que le statut d’associé ne serait réservé qu’aux hommes est malheureusement encore très présente. De fait, la Suisse a un taux d’avocates associées qui se situe entre 5 et 10%. C’est l’un des plus faibles du monde.

Il faudra sans doute plus que ce principe organisationnel pour changer les choses?

Il n’y a pas de recette unique pour améliorer la situation. Il faut que les études réfléchissent plus intensément au moyen de permettre aux femmes, à talent égal, d’accéder au même statut professionnel que les hommes. En l’absence de règles transparentes sur l’égalité des chances, la confiance se perd et les femmes quittent les études d’avocats pour des environnements mieux organisés. Un barreau qui n’est pas capable de retenir ses meilleurs éléments féminins est un barreau qui s’affaiblit. Il faudra sans doute dix ans avant de pouvoir mesurer de réels progrès, mais c’est une préoccupation majeure qui mérite un message fort.

La norme «responsabilité sociale» de l’avocat évoque la prise en compte des droits de l’homme lors d’une activité de conseil aux entreprises. C’est-à-dire?

C’est une mise en œuvre des principes directeurs des Nations unies, qui commandent une meilleure prise en considération des droits fondamentaux lors de l’élaboration de contrats ou d’accords. Les entreprises sont désormais dans l’attente de conseils de leurs avocats pour savoir comment respecter les droits humains. On voit par exemple apparaître des clauses de respect des droits de l’homme dans certains contrats de financement. Business et droits de l’homme ne sont plus opposés. C’est un changement de paradigme. Et en tant que barreau international de premier plan, celui de Genève participe assez naturellement à la construction d’un nouvel ordre éthique et responsable.

L’avocat ne sera jamais adulé, parce que la mythologie de l’avocat nous associe au sang et à l’argent. Mais un effort de communication doit être fait sans relâche pour dire qui nous sommes et rappeler les valeurs qui nous obligent

Quels sont les autres articles marquants de ces «Us & Coutumes»?

Le devoir d’exemplarité de l’avocat. Le rappel de l’importance des modes alternatifs de résolution des litiges. Et le respect obligatoire de la Charte du stage, approuvée par le Conseil de l’ordre et le Comité du Jeune Barreau, qui impose désormais un salaire mensuel minimum de 3500 francs permettant aux stagiaires de vivre décemment, sans avoir à dépendre des possibilités financières de leurs parents. Les nouvelles règles signifient aussi l’importance du dialogue, en particulier lors de différends entre confrères. Ainsi, avant de venir exprimer leurs doléances au bâtonnier (j’ai dû mener environ 300 séances de conciliation au cours de ces deux dernières années), les avocats concernés devront avoir fait l’effort d’une rencontre ou d’une offre écrite de rencontre.

Le respect dû aux magistrats est remplacé par les termes de comportement et de bienséance. Faut-il y voir un signe de friction?

Non. Au-delà de la simplification de certains titres d’articles, le texte n’a pas changé sur le fond. J’estime que les rapports avec la magistrature sont globalement bons. En plus des réunions institutionnelles prévues deux fois par année, j’ai voulu rencontrer tous les présidents de juridiction afin d’avoir une discussion bilatérale et de pouvoir se dire les choses. Personne n’a déploré de dysfonctionnements et tous ont évoqué des avocats qui sont dans leur rôle. Cela dit, on arrive à un point de bascule qui commande une vigilance accrue. Les avocats seront bientôt 2000 et les magistrats sont près de 150. Chacun pourrait alors bientôt céder à la facilité du repli dans une attitude de défiance au motif que l’on ne se connaîtrait plus les uns les autres.

L’image de l’avocat ne s’améliore pas. La défense est régulièrement attaquée et son rôle remis en question dans des affaires criminelles sensibles. Cela vous interpelle-t-il?

Je suis à la fois résigné et optimiste. L’avocat ne sera jamais adulé, parce que la mythologie de l’avocat nous associe au sang et à l’argent. Mais un effort de communication doit être fait sans relâche pour dire qui nous sommes et rappeler les valeurs qui nous obligent. Différentes actions sont menées pour nous rapprocher de la cité. Dans cet esprit, j’ai demandé récemment à des diplômés de l’ECAL et à une journaliste le tournage de capsules vidéo dans lesquelles différents avocats déconstruisent l’idée fausse d’un avocat inaccessible.

Votre bâtonnat s’achève à la fin mars. Quelle empreinte avez-vous voulu laisser?

Un encouragement permanent adressé aux plus jeunes pour qu’ils bousculent, dérangent et aiguillonnent les avocats en place, afin que l’avenir de la profession soit pensé avec eux. Et puis un avertissement face aux exigences politiques du moment. L’époque est à la défiance à l’endroit des institutions et de tous ceux – politiques, juges, avocats ou journalistes – qui portent la parole de l’autre. Face à un discours qui voudrait qu’on se contente, dans le domaine de la justice notamment, de juger en se fiant aux seules vibrations très immédiates d’un peuple fantasmé, il est important de replacer la confiance comme instance gouvernante de tous nos rapports. J’ai essayé de véhiculer cette grammaire de vie. Aux jeunes, j’ai dit encore que l’avocat doit être essentiellement un pourvoyeur de paix sociale.

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