Il aime sa profession d'avocat. Il a envie de faire partager sa manière de la vivre et de l'exercer. Il souhaite diffuser les principes qui lui tiennent à cœur. L'indépendance bien sûr. Mais aussi la diversité, la confraternité, la capacité de réaction. Adopté par le Barreau genevois après être né et avoir fait toutes ses études à Fribourg, Jean-François Ducrest a pris la tête de l'Ordre des avocats au printemps dernier. Une organisation qui rassemble plus de 1000 membres brevetés, soit la très grande majorité de la profession au niveau cantonal. Elu bâtonnier par ses pairs pour une période de deux ans, ce spécialiste du droit pénal des affaires et de l'entraide judiciaire internationale arrive au moment où le paysage judiciaire s'apprête à opérer - future procédure pénale suisse oblige - sa métamorphose. Entretien.

Le Temps: Le groupe d'experts mandatés par le Conseil d'Etat a estimé que le maintien du jury populaire est incompatible avec la future procédure pénale suisse. Un projet prévoit de supprimer la Cour d'assises au profit d'un Tribunal criminel composé de magistrats professionnels et de juges laïcs. L'Ordre des avocats prendra-t-il position dans le débat?

Jean-François Ducrest: L'institution du jury véritable est ancrée dans l'histoire de Genève et fait partie de notre conscience collective. Son importance justifie qu'on ne traite pas de la question avec désinvolture. Les avocats - et pas seulement les quelques pénalistes habitués des tribunaux - y sont très attachés. Comme beaucoup de citoyens, ils estiment que cette justice populaire est une garantie d'indépendance et d'équilibre. Notre conviction est que les jurés vivent cette expérience de manière intense, profonde et positive et que ceux qui ont plaidé devant eux sont imprégnés de ces moments. La valeur intrinsèque du système impose donc qu'on réfléchisse à des solutions permettant le maintien de cette institution.

- La messe n'est donc pas dite à vos yeux?

- Il vaut la peine de se pencher attentivement sur la question afin de savoir si ce système peut être préservé moyennant certains aménagements. La future procédure impose une mise en circulation du dossier avant le procès. On pourrait, par exemple, imaginer une journée de consultation pour les jurés. En fait, nous ne sommes pas totalement convaincus par les arguments d'impossibilité pratique avancés dans le message du Conseil d'Etat. Un groupe de travail s'est donc constitué pour examiner la question de la sauvegarde du jury de manière concrète. La position définitive de l'Ordre des avocats dépendra de l'issue de cette réflexion. Cette détermination sera connue d'ici à quelques semaines. Si la survie du jury paraît possible, nous interviendrons de manière plus directe et publique dans le débat en présentant, le cas échéant, un projet alternatif à la modification de la Constitution actuellement discutée.

- La future procédure va provoquer d'autres bouleversements. La figure du juge d'instruction va disparaître. Les pouvoirs d'investigation passeront en mains du Ministère public et le rôle de la police sera aussi renforcé. En guise de contre-pouvoir, le code introduit l'avocat dit de la première heure. Un vieux rêve?

- La possibilité d'assister le client dès son arrestation est une très ancienne revendication des avocats qui n'avait jamais pu se réaliser au niveau cantonal. La future procédure suisse donne le droit à chaque prévenu d'être assisté dès son audition par la police. L'avocat n'y fera pas office d'alibi - comme en France, où il ne peut pas participer à l'audience - mais pourra véritablement faire valoir les droits des prévenus. Il faudra créer les bases d'une nouvelle cohabitation avec la police, traditionnellement assez méfiante à l'égard de ceux qui pourraient venir perturber ces moments où s'arrachent parfois des aveux. Une véritable logistique sera nécessaire pour valoriser cette première phase de l'enquête et lui donner un caractère de loyauté et d'égalité qui n'était pas toujours garanti auparavant. Nous pensons que ce système portera ses fruits et que les mises en détention, notamment, se feront de manière plus équilibrée et avec une réflexion plus complète.

- Faut-il craindre une montée en puissance de la confrontation et un durcissement des rapports avec la police et le Parquet?

- Avec la procédure contradictoire déjà en vigueur à Genève, tous les acteurs judiciaires, et particulièrement les avocats, sont bien préparés à ce type d'affrontement. Les premières années seront peut-être vives et si tension il doit y avoir, tension il y aura. Et un équilibre sera trouvé. L'Ordre des avocats a déjà pris contact avec le pouvoir judiciaire et la police pour préparer cette mise en œuvre et limiter les turbulences. Dans le message qui accompagne son projet de loi, le Conseil d'Etat a d'ailleurs délégué à l'Ordre des avocats la tâche d'organiser une permanence pour assurer la présence d'un avocat breveté lors d'une arrestation. Une mission que nous sommes prêts à accepter, mais pas à n'importe quelle condition.

- C'est-à-dire?

- Cette permanence va poser de nombreux problèmes pratiques. Il faudra pouvoir organiser la consultation du dossier, mettre à disposition une salle et du temps pour permettre l'entretien entre l'avocat et le prévenu, assurer ainsi une présence utile lors de l'audition. L'Etat doit assumer l'implication financière de ce système, donc le coût de la permanence et la rémunération de l'avocat de la première heure. C'est un projet ambitieux, complexe et coûteux.

- La formation est un thème qui vous tient à cœur...

- Le développement d'un jeune barreau actif et performant est un objectif prioritaire. Le projet d'une école d'avocature est prêt. Il s'agit d'un bouleversement majeur pour la profession. On aura bientôt une école qui sera une étape nécessaire entre les études académiques et l'accès au stage d'avocat. Cette formation de six mois pourra être suivie en parallèle avec le master. Elle permettra une sélection plus précoce. Quant au stage, sa durée sera réduite de 24 à 18 mois.

- Un mot de conclusion?

- En tant que bâtonnier, il s'agit pour moi de veiller à ce que le Barreau genevois garde sa place privilégiée au sein des barreaux importants d'Europe. Notre Ordre est déjà particulièrement riche par sa diversité et sa capacité à accueillir les avocats venus d'ailleurs. Il faut que cette ouverture perdure.