Au commencement, il y eut celui qu'elle appelle «le maître»: le professeur Henri Rieben, président de la Fondation Jean Monnet, titulaire d'une chaire d'intégration européenne à l'Université de Lausanne. C'est durant ses cours et dans sa collection des «cahiers rouges» qu'il dirigeait, qu'Yvette Jaggi, l'actuelle présidente de Pro Helvetia, fit «son apprentissage de l'Europe», avant de le choisir comme directeur de thèse. De ces années, elle a gardé l'image d'une construction européenne inscrite dans l'histoire du continent – une construction destinée à mettre fin aux conflits. Plus tard, l'Europe lui est apparue comme une alternative à la perte de sens du politique, mais sur des fondements avant tout culturels. Pour elle, l'Europe est peut-être moins une affaire d'Etats, que de régions ou de villes. Ce n'est donc pas un hasard si l'ancienne syndique de Lausanne s'est davantage engagée pour l'Europe en tant qu'élue locale que durant les années passées à Berne comme parlementaire.

Proeuropéenne convaincue, Yvette Jaggi est d'avis qu'il est temps pour la Suisse d'entrer dans cet ensemble: l'exception helvétique est déjà en passe de disparaître, l'Europe étant devenue la référence, notamment législative, alors que c'est la Suisse qui pourrait l'être pour l'Union en construction. Yvette Jaggi soutient donc «Oui à l'Europe!», même si elle ne pense pas que la votation du 4 mars, quel que soit le résultat du scrutin, changera grand-chose au calendrier des négociations. Principal argument: la file d'attente dans laquelle une demande d'adhésion, aussi rapide soit-elle, nous placerait est déjà longue.

«Perspective de paix»

«Une idée qui permettait à l'Allemagne, à laquelle je suis culturellement très attachée, de se rapprocher enfin du reste du continent dans une perspective pacifique: telle fut la première vision que j'ai eue de l'Europe. Non pas une Europe naïve, mais une Europe qui en avait assez de se combattre. Je voyais cette construction se concrétiser dans des secteurs qui me semblaient prometteurs et qui me passionnaient, la politique agricole, l'environnement, l'espace. Et puis l'Europe s'étant faite comme elle s'est faite, nous nous sommes retrouvés dans cette chose qu'était l'AELE, une association sympathique au demeurant, mais dont j'ai toujours pensé qu'elle n'était qu'une antichambre.

»Longtemps après, j'ai été embarquée dans l'aventure européenne, par «le bas» cette fois, en tant que représentante des pouvoirs locaux au Conseil de l'Europe. Je m'y suis beaucoup impliquée, créant par exemple le groupement des villes, qui existe toujours. De l'expérience de Strasbourg, je suis sortie à la fois émue et glacée. Emue d'assister à l'émergence de cette Europe nouvelle, culturelle, antiraciste, non discriminante. Mais c'était un sentiment mêlé: je réalisais que les Etats reproduisaient à l'échelon européen les mécanismes de blocage existant à l'intérieur des pays membres du fait des collectivités intermédiaires (Länder, provinces, cantons, etc.) qui freinent l'essor des villes et des régions d'Europe. Or, je suis profondément convaincue que les gens se moquent des frontières. Ils vivent l'Europe non plus à travers leur pays, mais à travers les régions, dont beaucoup sont transfrontalières. Partout, l'Etat national se défait, semblant consentir à sa propre implosion. Parallèlement, le politique et l'engagement collectif perdent de leur valeur.

»Jacques Delors disait à propos de l'Union européenne qu'on ne tombait pas amoureux d'un supermarché. Il est vrai qu'au départ, c'était une construction économique. Mais désormais, une culture commune de la diversité est en train de se créer, émergeant d'une zone qui, sur le papier, est certes représentée par les Etats, mais qui en réalité ne leur correspond plus vraiment. Avec l'Europe, les espaces du vécu (les agglomérations par exemple) s'affirment progressivement face aux territoires institutionnels. Si les Etats s'affaiblissent et les régions s'affirment, il importe que le pouvoir central de l'Union, qui ira nécessairement s'effilochant à mesure que l'Europe s'étendra, reste fort suffisamment longtemps. C'est à cette condition que villes et régions pourront émerger face aux institutions nationales.

»Et la Suisse dans tout cela? Orgueil, vanité, naïveté, prétention: il y a toute une galerie de termes qui expliquent pourquoi sa relation à l'Europe est loin d'être simple. Notre situation géographique – tout le monde n'a pas le Rhin et le Rhône – a pu être une source légitime de satisfaction, jusqu'à alimenter l'imagerie du Réduit national. Mais il y a aussi une fierté institutionnelle: constitué de cultures multiples, notre pays s'est construit à partir de ses propres moyens et s'est stabilisé. Même si notre système fédéral a ses failles, il reste, non pas un modèle, mais une référence. Je le dis: je suis fière de la Suisse comme référence, que ce soit du point de vue de la démocratie locale, de la participation ou de ce que j'appellerais le temps politique, celui de la maturation laissée aux décisions.

«La Suisse vexée»

»Or, rien de tout cela ne semble intéresser l'Europe. Ce qui est vexant, c'est que nous restons totalement ignorés, excepté le secret bancaire et le blanchiment d'argent. Nous voilà perchés sur notre Gothard, référence suprême, mais ignorés.

»La fin de cette vexation passe-t-elle par l'adhésion? J'en suis persuadée. A ce stade, nous avons épuisé toutes les joies du «Trittbrettfahrer», de celui qui voyage sur le marchepied: il est temps de monter dans le train, quitte à perdre l'exclusivité du «Y'en a point comme nous». Ce qui reste du mythe de l'insularité helvétique aura disparu bien avant que nous n'entrions dans l'Europe. A Berne, le moulin législatif ne tourne déjà qu'au rythme européen. Même plus: il fait du zèle. Nous sommes par exemple les meilleurs élèves en matière de politique de l'énergie, des transports et de l'environnement. Autrement dit, non seulement la Suisse n'est pas une référence pour l'Europe, mais c'est aujourd'hui l'inverse qui se produit, avec toute la rigueur que nous y mettons.

»Les forces économiques de ce pays se contentent tout à fait des bilatérales. Ces accords tiennent du chef-d'œuvre, en parvenant à arranger les réalités économiques et les mentalités isolationnistes. Imaginez le pouvoir de séduction de cette illusion: avec l'Europe, la Suisse traite de un à quinze. Mais du point de vue culturel et scientifique par exemple, il n'y a aucun doute que nous sommes dans un supermarché à deux entrées.

»Comme socialiste – féministe et écologiste – j'ai toujours appartenu à l'aile politique, et non syndicale, du parti. A ce titre, je n'ai pas nourri certaines des réticences de la gauche face à une Europe d'essence économique. Les conséquences sur lesquelles les opposants à une adhésion insistent – hausse des taux, TVA à 15% – me paraissent d'abord constituer un merveilleux challenge. Si vous chargez le consommateur, vous devez décharger le contribuable. A gauche, la réduction de la fiscalité directe demeure un tabou, surtout quand elle est aussi progressive que l'Impôt fédéral direct. On ne peut sortir de ce dilemme que par l'imagination. Je pense notamment à l'idée d'un impôt négatif, encore peu connue mais intéressante parce que ce genre de «détaxe» permet des modulations assez fines.

»Au total, ce qui m'intéresse surtout dans l'Union européenne, c'est l'effet de levier, culturel face aux Etats-Unis, et aussi bien institutionnel que culturel face à la Suisse. C'est une provocation au sursaut pour un pays qui confond sécurité et immobilisme, consensus et absence de débat.»