«Nous avons été naïfs en pensant que notre bonne foi l’emporterait»

Valais Le chef des urgences de l’hôpital démissionne

Daniel Fishman est «écœuré» par les polémiques qui minent l’institution

L’Hôpital du Valais est sous le choc. Daniel Fishman, chef du Service des urgences, vient de donner sa démission. Il part écœuré par les polémiques et sans autre proposition de poste. Il a travaillé pendant dix ans à la création d’un Traumacenter à Sion, en collaboration avec le chef du Département de chirurgie, Vincent Bettschart, et l’Organisation cantonale valaisanne des secours (OCVS). «C’est un médecin d’exception, qui a transformé les urgences valaisannes et en a fait une référence au niveau suisse. Il est irremplaçable et son départ est une catastrophe», estime Jean-Marc Bellagamba, directeur de l’OCVS.

Cette démission survient deux semaines après celle de Vincent Bettschart. Celui-ci a régulièrement défrayé la chronique ces quatre dernières années. Les plus récentes attaques à son sujet faisaient état de plusieurs décès en 2013 après des opérations critiquées. Une plainte pénale a été déposée contre lui par l’une des familles concernées.

En raison de ces critiques, l’hôpital est actuellement sous le coup d’un audit conduit par un expert belge, Jean-Jacques Houben. Les résultats de son expertise étaient attendus pour mardi dernier mais ils ont été repoussés à une date ultérieure, «en raison de nombreuses auditions de personnes», explique l’Etat du Valais. Une commission d’enquête parlementaire est aussi annoncée.

Le Temps: Pourquoi démissionnez-vous?

Daniel Fishman: Parce qu’il m’est impossible de rester. Des visionnaires ont réfléchi au service public hospitalier en Valais. Comme le veut le sens de l’histoire, ils ont élaboré un projet de concentration des hôpitaux. Je suis arrivé en 2004, au moment où la chirurgie d’urgence a été centralisée à Sion et j’ai collaboré avec Vincent Bettschart, une pointure de la chirurgie. Mais ce grand projet a suscité des désaccords pour des raisons nostalgiques, des frustrations personnelles ou des motifs claniques qui m’échappent. Ces gens se sont réunis pour casser le concept d’un service public fort en Valais. Ils ont organisé, avec des relais à l’intérieur de l’hôpital et de manière méthodique, des campagnes calomnieuses autour d’un symbole de ce projet, Vincent Bettschart. Cela a usé les soignants. Et cela m’a usé. Aujourd’hui, les patients arrivent inquiets et agressifs aux urgences, et les infirmières ont moins envie de travailler à l’accueil parce que les conditions sont devenues plus difficiles. Pour moi, il est devenu impossible de travailler de cette manière et sans Vincent Bettschart.

– En Valais, certains pensent que vous partez parce que vous avez soutenu publiquement Vincent Bettschart lors de la crise qui a éclaté l’été passé…

– C’est un raccourci saisissant de la réalité qui leur évite de se poser des questions plus profondes. J’ai soutenu d’autres personnes au sein de l’hôpital ces dernières années et je ne suis pas parti quand elles ont donné leur démission.

C’est évident qu’il y a un lien entre mon départ et celui de Vincent Bettschart, dans le sens que ce sont les mêmes causes qui nous poussent à démissionner. Avec une immense tristesse.

– Vous parlez de gens qui orchestrent ces campagnes contre l’hôpital pour des raisons personnelles. Quelles sont-elles?

– Je participe à un projet d’hôpital public moderne au sein duquel les soignants ont des comptes à rendre. J’oppose ce concept à certains fonctionnements anciens qui datent de l’époque des hôpitaux régionaux. Ces hôpitaux étaient très ouverts et fonctionnaient presque comme des cliniques privées au sein desquelles les médecins avaient une grande indépendance. Peut-être notre projet était-il trop ambitieux, trop moderne. Peut-être est-il né trop tôt. Nous avons été naïfs en pensant que notre bonne foi allait l’emporter. Quoi qu’il en soit, je considère cette situation comme un échec personnel. J’ai consacré dix ans de ma vie à travailler jour et nuit dans ce service. Je ressens du désarroi et de l’incompréhension face à la démolition d’un projet que toute la Suisse nous envie.

– La crise dure depuis au moins quatre ans. Vincent Bettschart et vous aviez résisté jusqu’à maintenant. Qu’est-ce qui a changé au point de vous pousser au départ?

– Les attaques se sont organisées et cristallisées autour de Vincent Bettschart, qui est en audit permanent. La Fédération hospitalière de France était venue nous auditer en équipe avec des méthodes très professionnelles et des conclusions positives. Malgré tout, cela continue. Chaque fois qu’une enquête commence, la suivante est annoncée. Cette fois, c’est un expert seul qui argumente surtout autour de la solitude de Vincent Bettschart alors que toutes les décisions sont prises par un collège de médecins. Une commission d’enquête parlementaire va malgré tout encore s’emparer de la question. Pourrait-on consacrer toute cette énergie à nous aider?

– L’existence du «Traumacenter» valaisan reposait largement sur vos épaules et sur celles de Vincent Bettschart. Avec un contexte médiatico-politique aussi difficile, certains pensent qu’il sera très difficile de recruter. Etes-vous inquiet pour la survie du centre?

– L’existence du Traumacenter dépend de compétences qui nous dépassent largement, Vincent Bettschart et moi. L’avenir de tous les hôpitaux, qui sont en crise partout, dépend de leur capacité à recruter des médecins expérimentés. Et tous ont de la peine à embaucher des cadres à cause de la concurrence du privé. Mais l’ambiance irrespirable de l’Hôpital du Valais rendra les choses encore plus difficiles et on peut légitimement être en souci. Il me reste six mois pour consolider le service. Si ce dernier devait s’écrouler, je serais encore plus triste et écœuré qu’aujourd’hui.