Derrière chaque chiffre, une situation familiale difficile. En Suisse, des milliers de personnes au chômage attendent le mois d’avril avec crainte. Selon les chiffres du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), elles seront entre 14 000 et 16 000 à ne plus toucher d’indemnités chômage.

Votée par la population en septembre, la révision de la loi sur l’assurance chômage (LACI) prévoit une diminution de la durée des indemnités: 200 jours au lieu de 400 pour un jeune de moins de 25 ans s’il a cotisé de 12 à 24 mois et 260 jours au lieu de 400 pour les chômeurs de 25 à 55 ans s’ils ont travaillé de 12 à 18 mois.

Conséquence: les villes et les cantons craignent de voir un «afflux» de personnes sans ressources recourir à l’aide sociale. «C’est le dernier filet», comme le dit ­Anne-Claude Demierre, conseillère d’Etat socialiste fribourgeoise en charge des affaires sociales. Lausanne est la première ville romande à l’avoir souligné il y a dix jours (LT du 27.01.2011): elle prévoit 700 ménages supplémentaires à l’aide sociale dès avril. Selon une enquête du Temps, le phénomène est identique partout en Suisse romande. Les données obtenues auprès des services cantonaux de l’aide sociale ne sont pour l’instant que des estimations.

Dans le canton de Vaud, ce sont 1000 ménages (voir infographie) qui devraient se tourner vers l’aide sociale. Mais au total, ce sont 3000 personnes qui ne toucheront plus leur chômage. «Une partie des 2000 autres va recourir à l’aide sociale de manière progressive», estime Françoise Jaques, cheffe du service vaudois d’aide sociale. Car pour toucher une aide, une personne seule doit avoir moins de 4000 francs de fortune.

Derrière ces chiffres se cache une autre réalité: un célibataire, un parent avec ses enfants ou une famille entière. Les services d’aide sociale prennent comme équation: «un ménage égale 1,8 personne».

De son côté, Genève s’attend à 1300 chômeurs en fin de droits en avril, et 900 demandes à l’aide sociale qui s’échelonneront sur les mois suivants. S’y ajoutent les effets de la crise de 2008 et 2009. «Le nombre de dossiers financiers a augmenté de 21% sur ces deux dernières années, explique Bertrand Levrat, directeur général de l’Hospice général genevois. Avec près de 18 000 bénéficiaires, notre institution fait face à la plus forte demande de son histoire.»

Qui sont ces personnes? Le flou règne, car les services de l’emploi ne connaissent pas la situation personnelle de chacun. «Certains ont surtout des emplois intérimaires, avec de nombreux allers-retours entre emploi et chômage, comme les intermittents du spectacle, explique Roger Piccand, chef du service vaudois de l’emploi. Et surtout des jeunes de moins de 25 ans, dont les indemnités passent de 400 à 200 jours. Par contre, les personnes qui ont travaillé plusieurs années auront droit à 400 jours de chômage.»

Tous les cantons ont donc revu à la hausse leurs budgets d’aide sociale. Genève et Vaud tablent sur une augmentation de 25 millions de francs pour 2011. Le coût final à charge des communes et des cantons reste vague.

Comment contrecarrer cette hausse? Par des crédits supplémentaires la plupart du temps, mais également par des mesures de réinsertion. Fribourg en a mis en place 150. Le Jura statuera prochainement. Mais le danger est que les gens, les jeunes surtout, choisissent des postes pour lesquels ils sont surqualifiés, selon Renate Amstutz, directrice de l’Union des villes suisses. «Ils prendront la place d’autres jeunes, moins qualifiés, qui se retrouveront eux-mêmes sans solution.»

«Cela repose la question de la stratégie de réinsertion. Nous nous rendons compte que nous sommes relativement démunis», confie Simon Darioli, chef du service valaisan de l’aide sociale.