Quand elle circule à vélo dans les rues de Genève, Babina Chaillot Calame n’a jamais le nez dans le guidon, mais toujours en l’air. Et souvent, elle maugrée. Contre les fautes de goût, les mésalliances de matériaux et les dysharmonies, les laideurs navrantes et les restaurations bâclées.

«Regardez cette porte en verre, c’est une verrue sur la façade XIXe siècle! Et ces vilains caissons de stores, sans parler de cette surélévation d’immeuble, désastreuse.» Le paradoxe, c’est qu’en vous rendant attentif aux ratés, elle met la lumière sur la beauté. L’œil de la conservatrice cantonale des monuments vous restitue l’élégance et la noblesse architecturales de la ville sous le vernis ignoble, la crasse et l’ignorance.

«Comme un rat de bibliothèque»

«J’adore les chantiers. La matière. J’ai passé mon enfance dans les chantiers. Mes parents passaient leur vie à acheter des maisons et à les restaurer, dans le sud de la France.» La voilà servie puisque, depuis 2019, elle ne dispose pas moins que de la Cité de Calvin et de ses alentours. Une ville qu’elle découvre à 18 ans, «avec l’impression de rentrer chez moi», puisque, en France, Babina, de mère bâloise et de père genevois, s’est toujours sentie étrangère.

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Après des études d’histoire de l’art, elle s’égare, de son propre aveu, dans l’art contemporain, avant de retourner vers le patrimoine, auquel elle consacre un mémoire. A l’université, elle voyage beaucoup avec son professeur, Maurice Besset, légataire testamentaire de Le Corbusier. Puis elle s’établit comme historienne de l’art au sein d’un bureau d’architecture où elle participe au recensement architectural du canton. Elle coordonnera les Journées européennes du patrimoine pendant treize ans, «un moment valorisant où l’historienne d’art, vue comme un rat de bibliothèque, sort de sa tanière».

Son originalité tient aussi au fait qu’elle s’est frottée aux particuliers, œuvrant pendant plusieurs années pour l’Association suisse des propriétaires de demeures historiques: «Ils ont des problèmes de riches, mais des problèmes quand même. Le travail est onéreux, quotidien. Les nouvelles générations ont souvent un sens de la loyauté envers leurs parents, sans les moyens. Il faut alors chercher comment tirer un loyer ou une rente pour entretenir des domaines classés ou à l’inventaire.»

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Babina Chaillot Calame enfourche son vélo pour rejoindre un de ses nombreux terrains de jeu, et pas des moindres: l’Hôtel de Ville, dont les travaux sont à bout touchant. Si la rénovation de la salle du Grand Conseil a été attribuée à l’architecte Philippe Bonhôte, la conservatrice s’occupe des salles historiques. La difficulté de l’exercice consiste à concilier deux logiques qui parfois s’affrontent, la signature architecturale et la griffe patrimoniale.

Ce chantier est emblématique de la complexité des rouages étatiques. C’est que l’Office du patrimoine et des sites (OPS) n’est pas seul à la manœuvre. Il doit dialoguer par exemple avec l’Office cantonal des bâtiments, ce qui n’est pas toujours aisé. «Longtemps, le patrimoine a été considéré comme un empêcheur de tourner en rond. Nous voulons changer cela», déclare sa patronne, qui refuse obstinément qu’on lui attribue un rôle prépondérant dans ce changement de vision: «Auparavant, le conservateur était une star. Moi, je ne suis pas la reine au sommet. Cette personnalisation me déplaît fortement.»

Pour un patrimoine vivant

Gageons pourtant que sa personnalité aidera à réaliser cet objectif ambitieux. Car l’OPS est effectivement considéré, à Genève, comme un Père Fouettard, barrant la route aux projets, ralentissant les processus jusqu’à ce que dissuasion s’ensuive.

En se penchant sur le problème, l’office a trouvé des indices d’explications à cet état de fait qu’un audit de la Cour des comptes est venu confirmer: «Le patrimoine intervient trop tard, il est tenu à l’écart ou s’exclut lui-même», résume Babina Chaillot Calame. Résultat: alors que les projets sont déjà très avancés, parfois jusqu’aux autorisations de construire, déboule le trouble-fête, obligeant à revoir toute l’affaire.

«Nous devons être mis dans la boucle en amont, afin d’être fédérateurs de projets, poursuit-elle. Je ne veux plus qu’on me dise que le patrimoine fait le travail en trente ans, au mieux. Ainsi, les autres offices pourront nous considérer comme légitimes.» Comprendre: faire de l’Office cantonal des bâtiments et de l’Office de l’urbanisme, avec lesquels le sien entretenait historiquement des frictions, des partenaires.

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Le mégaprojet Praille-Acacias-Vernets (PAV) pourrait faire figure de test. Pour être fidèle à ce nouvel esprit, l’office a dressé une carte de toutes les valeurs patrimoniales, grâce au recensement des communes sur ce secteur, enfin finalisé. Ces monuments feront l’objet d’arbitrages politiques, en toute transparence. «Il faut arrêter de travailler sur une page blanche», dit-elle, puisque les paysages de la ville s’ancrent dans une histoire qu’il s’agit de poursuivre et non d’effacer. Sur son vélo, le regard accroché à l’ancien bâti, elle fait un rêve: un patrimoine vivant, articulé dans le vocabulaire contemporain.


Profil

1961 Naissance à Genève.

1979 Retour à Genève, après une enfance en France.

1996 Entre dans les milieux patrimoniaux.

2005-2006 Coordonne les Journées européennes du patrimoine à Genève, devient membre de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS) et est nommée historienne des monuments.

2019 Nommée conservatrice cantonale des bâtiments.


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