Quelques lignes au bas d'une page de journal et puis plus rien. L'occupation par septante Assyriens syriaques du Palais de Rumine à Lausanne, le 24 juillet dernier – jour anniversaire du Traité de Lausanne de 1923 qui ne les a pas reconnus comme minorité lors de la création de la Turquie moderne – n'a pas eu l'impact escompté. C'est dans une indifférence quasi absolue qu'ils ont réclamé au monde la reconnaissance de leur peuple et de ses droits démocratiques. Et pour cause, personne ne les connaît. Premiers chrétiens d'Orient, descendants en droite ligne des grandes civilisations antiques du Moyen-Orient, divisés en plusieurs Eglises différentes (lire encadré), les uns dispersés aujourd'hui entre l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Turquie, où leur vie est particulièrement difficile, les autres exilés en diaspora dans le monde entier, ils sont près de cinq millions à être tombés dans les oubliettes de l'Histoire. Le périple de ce peuple est pourtant fascinant, qui les a menés de Babylone en passant par Antioche jusqu'aux collines verdoyantes de la Suisse profonde où vit depuis les années 70 une communauté syriaque orthodoxe de 4000 personnes, organisée autour de quatre prêtres qui assurent les services religieux, les cours de syriaque et l'étude de la Bible. «Ici, nous sommes une église vagabonde, explique l'un d'eux. Chaque dimanche nous allons dans une église différente, prêtée par les catholiques ou les protestants. Mais nous gardons nos traditions.» Depuis 1996, ils ont leur monastère à Arth Goldau, près de Schwytz (voir ci-dessous). Mais d'où viennent donc ces mystérieux Assyriens syriaques?

Tout a commencé entre le Tigre et l'Euphrate, il y a de cela six mille ans. Les Sumériens fondent les premières cités – Ur, Ninive et Uruk –, inventent la roue et l'écriture, rédigent les premières épopées humaines, dont celle, très célèbre, de Gilgamesh. Les guerres se succèdent et les civilisations se suivent. Les Akkadiens dominent, puis les Assyriens qui font de Babylone leur capitale. Quelques siècles plus tard, les Araméens, une tribu sémite, deviennent les maîtres de la région. Leur langue s'écrit avec un nouvel alphabet plus facile à utiliser et influence tout le Moyen-Orient, qui s'exprimera dans cet ensemble de dialectes sémitiques jusqu'au VIIe siècle après J.-C., où ils seront supplantés par l'arabe. Le Christ lui-même parlait l'un de ces dialectes araméens. Aujourd'hui encore, les communautés chrétiennes assyriennes-syriaques du sud-est de la Turquie et du nord de la Syrie emploient le syriaque, très proche de la langue que parlait Jésus.

Ils sont extrêmement fiers de ce lien particulier à la chrétienté. D'autant plus qu'ils sont les premiers à avoir embrassé la foi chrétienne lors du passage de l'apôtre Pierre à Antioche, en 37 après J.-C. Epuisés par les guerres incessantes entre Grecs et Perses, souffrant du joug de l'Empire romain qui a fait de la Syrie une province, les Assyriens voient dans la nouvelle religion chrétienne une forme de libération. D'Antioche, le christianisme se propage comme une traînée de poudre dans tout le Moyen-Orient. En 313, les Romains adoptent eux aussi la religion chrétienne. Mais cette officialisation n'amène pas la paix. Loin de là. Avec elle débutent les disputes théologiques qui aboutiront au cours des siècles à la fragmentation des Eglises chrétiennes. Les Assyriens syriaques, malgré leur origine commune, n'échappent pas à cette règle.

Sous le joug arabe dès le VIIe siècle, puis sous le feu des Croisades et de l'Empire byzantin, jusqu'aux invasions mongoles et à la domination ottomane, les Assyriens syriaques connaissent peu de répit. Massacrés, pillés, divisés, ils s'accrochent à leur religion comme au seul salut possible, conservant intactes leurs traditions liturgiques, les exportant même jusqu'en Inde et en Chine, fondant des églises à Samarcande, à Malabar, à Kachgar et à Pékin. Le XIXe siècle ne leur sera pas plus favorable: les grandes puissances exploitent les colonies au Moyen-Orient, provoquant les premières vagues d'émigration vers les Etats-Unis.

«Mais le vrai malheur des Assyriens syriaques commence au XXe siècle», estime Armand Gaspard, journaliste d'origine arménienne, fin connaisseur de la question syriaque. «Avec la révolution turque de Kemal Atatürk survient le plus grand massacre jamais subi par ce peuple, raconte-t-il. En 1915, en même temps qu'un million d'Arméniens, les Turcs, aidés par certains Kurdes, tuent plus de 500 000 Assyriens syriaques. Ce traumatisme est encore présent dans les familles, mais dans les livres d'histoire personne n'en parle. Et le monde entier l'ignore encore. Il faut dire que les grandes puissances européennes, obnubilées par leurs intérêts géostratégiques dans la région, n'y ont pas prêté grande attention.» Avec le Traité de Lausanne, en 1923, qui consacre les frontières de la Turquie moderne, la situation empire encore. Les Assyriens-Syriaques ne seront pas reconnus comme minorité et souffriront, comme leurs anciens persécuteurs kurdes – mais dans l'indifférence des médias – les pires brimades: monastères fermés, langue et écoles interdites, noms turquisés, tortures, emprisonnement…

Aujourd'hui, il ne reste plus que 500 familles en Turquie. Les autres sont partis, certains vers l'Europe, d'autres vers des pays voisins. Mais là non plus, leur sort n'a rien de réjouissant: tolérés comme minorité religieuse, ils n'ont guère de droits politiques. En Irak, où ils sont toujours plus d'un million, la guerre du Golfe et ses séquelles n'ont fait qu'aggraver la situation. C'est en Iran qu'ils ont peut-être le moins à se plaindre: la Constitution actuelle leur garantit un député au parlement pour les quelque 50 000 d'entre eux qui y résident. Quant à la diaspora, elle se concentre aux Etats-Unis, en Australie, en Suède, en Allemagne et aux Pays-Bas.

C'est aussi dans la diaspora que sont nées les premières revendications politiques des Assyriens syriaques. Avec en toile de fond l'exemple du combat kurde, plusieurs mouvements ont vu le jour dans les années 90. En particulier celui de Beth Naharin («Mésopotamie») qui a organisé, entre autres, l'occupation du Palais de Rumine. Ils demandent la reconnaissance de leur peuple comme minorité avec des droits politiques, mais pas forcément un pays. «Nous voulons seulement pouvoir vivre dans notre patrie», disent-ils. Pour Christine Chaillot, syriaque orthodoxe et historienne de cette religion, cette lutte est probablement vouée à l'échec, à moins d'un miracle. «Il faut que les Occidentaux trouvent des modalités pour reconnaître l'existence de ces très anciennes communautés chrétiennes et pour les aider à sauvegarder leur si riche patrimoine culturel et spirituel.»