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glacier du rhône

Sous les bâches, le spleen des glaces

Pendant que le glacier fond, le tourisme reste figé dans une nostalgie passéiste. Depuis quatre générations, les Carlen exploitent la grotte de glace et commencent à envisager d’autres attractions touristiques

En arrivant à Gletsch, on ne voit plus le glacier du Rhône. En montant jusqu’au parking du Belvédère, non plus. Jusqu’en 2005 pourtant, il s’avançait encore dans la falaise, offrant un panorama sur glace depuis l’Hôtel du Belvédère et la terrasse du snack. Cela fait environ huit ans que l’on n’y voit plus que les roches polies par son passage. Il aura complètement disparu vers 2100. Ou peut-être 2070, écrit Martin Carlen en 2009 dans une brochure sur le glacier citant les Universités de Lausanne et Zurich. Ou peut-être qu’il ne disparaîtra pas complètement, selon les calculs les plus optimistes.

A part le glacier qui s’enfuit à grande vitesse, ici rien ne semble avoir changé depuis des décennies. Le snack ne sert que des viennes et de la salade de pommes de terre ou quelques sandwichs. Sur le mur de la baraque, la typographie du menu évoque peut-être les années 60. Au magasin de souvenirs, que l’on appelle toujours le bazar, les cartes postales les plus récentes datent de l’époque où le glacier s’avançait encore dignement à la vue des arrivants exhibant de grandes saillies de glace et des crevasses profondes. Comme si le tourisme n’avait pas pris acte que ce monde glacé s’en est allé. Entre les clochettes un peu kitsch et les thermos à croix suisse, c’est surtout la nostalgie qui affleure.

Passé le petit tourniquet qui donne accès à la célèbre grotte de glace, il faut descendre un sentier à plusieurs lacets. Le glacier est là, au plat dans le fond de la vallée. A ses pieds un grand lac vert créé par les eaux de fonte qui devrait atteindre les 600 mètres de long et 124 mètres de profondeur d’ici à 2025. Et sur une proéminence de son dos, de grands tissus d’un blanc passé, aux bords déchirés. C’est sous cette butte de glace, plus haute que le reste du glacier et conservée grâce aux bâches, qu’est creusée la grotte. L’entrée est complètement emballée par les tissus. Comme une œuvre de Christo, disent certains visiteurs. Sur le glacier, derrière l’entrée de la grotte, deux grands rouleaux de tissu attendent leur tour. Ils protégeront la glace un peu plus haut en prévision des travaux de l’an prochain. Chaque année, il faut creuser de nouvelles galeries, indique le prospectus distribué à l’entrée. Parce que le glacier perd 10 à 20 centimètres d’épaisseur par jour. Et 6 à 8 mètres par année. Mais aussi parce que, poussé par la gravité, il ne cesse d’avancer.

A l’intérieur, on aperçoit parfois le ciel au travers d’une crevasse et l’on mesure que la glace est très fine au-dessus des galeries. En 1907, le glaciologue François-Alphonse Forel décrétait: «D’aucun glacier je ne connais un bleu aussi splendide, profond et fort que la grotte d’azur du Glacier du Rhône.» Par une chaude journée d’août, un siècle plus tard, elle est surtout ruissellement, chuintement, écoulement, rythme des gouttes qui trempent le visiteur. «C’est magnifique, magnifique», s’exclame un couple de retraités d’Yverdon. «La dernière fois que je suis venu, ce devait être il y a trente ans, mais c’est toujours aussi beau.» Comme si les bâches étaient invisibles à leurs yeux. Comme s’ils ne se sentaient pas au chevet d’un mourant aux draps sales. «Oui, bien sûr, c’est moche», reconnaissent-ils finalement. «Mais visiter une grotte de glace, ça n’a pas de prix.» Un peu plus loin, un groupe d’Espagnols s’apprête à pénétrer les galeries bleues. «Ces bâches, ce n’est pas beau, c’est sûr», dit l’un d’eux. «Mais c’est pour éviter que le glacier fonde.» Ils sont nombreux à parler de cela en remontant le sentier jusqu’au bazar, observant la photographie décolorée plantée là en souvenir du «grand» glacier de 1996.

C’est derrière le bar du snack que l’on trouve le propriétaire des lieux. Avocat à Brig, Philipp Carlen a hérité de la grotte de glace, du bazar et dudit snack. La grotte est une affaire de famille depuis 1870, quand son arrière-grand-père la creusait. C’était 500 mètres plus bas dans la vallée et 2,4 kilomètres plus loin, à Gletsch, où la langue du glacier arrivait alors.

Jusqu’en 1894, quand le recul du glacier les amène à la construire à la hauteur du Belvédère. Les infrastructures touristiques sont nées au gré des mouvements de la glace. L’Hôtel Glacier du Rhône vers 1860 à Gletsch, puis l’Hôtel du Belvédère en 1893, tous deux construits par la grande famille hôtelière de Zermatt, les Seiler. Au début du XXe siècle, les Carlen construisent le snack et le bazar à la hauteur de l’entrée de la grotte. Quatre générations plus tard, Philipp Carlen imaginera une protection pour ce glacier mythique qui, en des temps lointains, recouvrait toute la vallée du Rhône jusqu’au Léman et disparaît maintenant sous ses yeux. «J’ai d’abord essayé avec de la sciure mais ce n’était vraiment pas beau et en plus ça ne fonctionnait pas bien», explique-t-il. «Je pense que nous avons été les premiers, avec Andermatt, à essayer ce système de bâches qui aujourd’hui sert un peu partout», dit-il. «Pour joindre les bâches ensemble, il faut utiliser une sorte de grande machine à coudre», enchaîne sa femme, Rosmarie. Sans protection, le glacier fond de 10 mètres par année. Sous les bâches isolantes qui ont la texture d’un feutre épais et dont la couleur blanche réfléchit les rayons du soleil, les Carlen gagnent 5 mètres. Environ.

Mais la grotte demande plus de travail qu’autrefois. «Nous devons la contrôler plusieurs fois par jour.» La glace fond au point que la passerelle en bois doit parfois être déplacée plusieurs fois dans la journée, un interstice se creusant entre la glace et le pont. Chaque printemps, vers la mi-mai, une équipe de dix hommes est héliportée jusqu’au Belvédère. La route est encore fermée par la neige. Pendant presque un mois, ils se relaient pour creuser le glacier entre 5h du matin et 23h.

Aujourd’hui qu’il faut marcher plusieurs minutes pour l’atteindre 250 mètres plus bas, Philipp Carlen estime que les visites diminuent. «Certains pensent que cela fait du mal au glacier, alors que c’est comme si on lui plantait une petite aiguille sous la peau.» Parce que le géant mesure encore 10 kilomètres de long.

«Nous cesserons de la creuser le jour où cela coûtera plus que ça ne rapporte.» Les Carlen restent discrets sur la rentabilité de l’affaire. Ils estiment faire quelques centaines d’entrées par jour quand il fait beau, à 7 francs le ticket pour adulte. Mais ils ont aussi une douzaine d’employés pour servir au bazar, au snack et entretenir la grotte. «Je ne serai pas venu ici pour devenir riche, il faut de la passion pour faire cela.» Parce que chaque année, tout doit être soigneusement démonté avant l’hiver. «C’est comme de vivre dans un cirque, parce que tout ce qui resterait à l’extérieur serait complètement écrasé par la neige», explique Philipp Carlen. «Cet hiver, l’un des employés a laissé sa caravane à Gletsch mais il l’a retrouvée complètement aplatie au printemps.»

Philipp Carlen et sa femme commencent à envisager d’autres attractions possibles, faute de glace. Des animations sur le lac né au pied du glacier. Un sentier didactique pour expliquer cette disparition, et donc prendre acte de la fin d’un monde. Ou encore une installation de bien-être pour les pieds à base d’eau glacée. Ni l’un ni l’autre ne sait quel impact aurait la disparition de la grotte sur le tourisme. Mais Philipp Carlen a mal au cœur. «Je ne suis pas sur place tous les jours mais seulement quand j’ai congé. Alors de semaine en semaine, je le vois fondre. Je suis peut-être la dernière génération à exploiter la grotte. On ne sait pas si ce déclin va s’arrêter.»

En 1985, la famille Seiler a vendu l’Hôtel du Belvédère et l’Hôtel Glacier du Rhône à l’Etat du Valais. Pendant dix ans, l’édifice historique voisin de l’affaire des Carlen a gardé les volets clos. «Ce n’était pas bon pour nos affaires, alors nous avons racheté le Belvédère, rénové petit à petit en essayant d’en conserver le caractère et exploité pendant une vingtaine d’années.» Le couple prépare des expositions et des concerts de musique classique. Mais la charge de travail est énorme. Depuis deux ans, il loue à un exploitant. Lequel laisse la gestion de l’affaire à des stagiaires, semble regretter Rosmarie Carlen. A l’intérieur, le mobilier est d’époque. Sur les murs, de très grandes huiles du glacier au temps de la splendeur et des calèches. Comme à l’Hôtel Glacier du Rhône et au petit musée attenant.

Soudain, dans les prés de la vallée, une fumée noire. C’est la locomotive du train à vapeur qui s’apprête à franchir la Furka pour gagner Realp. «L’association qui a remis cette ligne historique en service a dû aller chercher ces voitures au Vietnam parce qu’il n’y en avait plus en Suisse», explique Philipp Carlen. A sa construction en 1913, la ligne passait devant le glacier. La nostalgie encore.

Philipp Carlen a mal au cœur: «Je suis peut-être la dernière génération à exploiter la grotte»

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