#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Baden. En français, «prendre un bain». C’est également le nom d’une ville en Argovie, qui ne s’appelle pas comme ça par hasard. Au nord-ouest de Zurich, Aquae Helveticae – le nom que lui donnaient les Romains – accueille les curistes depuis 2000 ans. Ou presque.

Car depuis 2012, ses honorables bains affichent porte close. «Plus aux normes», ont tranché les autorités, signant la mort d’un établissement déjà acculé financièrement. Depuis les habitants pestent, condamnés au régime sec. Toutefois l’affront est en passe d’être lavé. Aux bords de la Limmat, un gigantesque temple aquatique ouvrira bientôt ses portes, signé Mario Botta.

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«Dépouillée d’un élément central de son existence»

Depuis la Badstrasse, en surplomb de la vieille ville, impossible d’ignorer le chantier. En aval du fleuve, un bâtiment longiligne fourmille d’ouvriers. Protubérance vitrée tendue vers le ciel, le vaisseau spatial beige semble ajuster ses réacteurs. Prêt au décollage. «Ça ouvre mi-octobre, nous dit spontanément un cycliste local. On se réjouit. C’est bon pour le commerce, ça fait des places de travail.» Et l’architecture? «C’est du Botta», dit-il. Haussement d’épaules mais mine convaincue. «L’important, c’est que ça rouvre bientôt.» Il s’échappe sur son vélo électrique. L’important, c’est que ça rouvre bientôt.

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Depuis la fermeture des thermes en 2012, «la ville est dépouillée d’un élément central de son identité», estime Andrea Schaer, archéologue chargé des travaux de construction du «Fortyseven°», nom donné aux bains d’après la température de l’eau qui jaillit sur place. Les hôtels Limmathof et Blume continuent bien de pérenniser la tradition locale dans quelques bassins. Mais ce n’est pas pareil. «Une partie de l’eau thermale la plus riche en minéraux de Suisse s’est écoulée inutilisée dans la Limmat pendant dix ans», regrette la scientifique. Le gaspillage est bientôt terminé.

Savons véganes et chambre à neige

«Wilkommen!», nous souhaite face au chantier Susan Diethelm, la porte-parole de la fondation Gesundheitsförderung Bad Zurzach + Baden, qui finance les bains Botta. Géant du «care» parfaitement inconnu outre-Sarine, la structure, dont le conseil d’administration compte plusieurs parlementaires fédéraux, gère des dizaines de fitness (dont celui de l’aéroport de Zurich), mais aussi des cliniques et des bains, en Suisse comme en Allemagne. Son credo: la santé. Et des moyens importants pour le réaliser. «Notre budget pour les trois immeubles est de 180 millions de francs», précise la communicante. C’est du moins le chiffre officiel. Outre les thermes – monumentaux –, le chantier comprend des appartements de haut standing avec service et accès privé aux bains, une clinique et plusieurs restaurants.

Coiffée d’un casque blanc, la porte-parole s’engouffre dans le navire. Il y a là sept bassins contenant un total d’un million de litres d’eau, des saunas pour hommes, pour femmes, pour nudistes, un restaurant pouvant accueillir 80 couverts, un bar, un «shop» vendant du «thé spécial Fortyseven°» et des «savons véganes», un bassin d’eau salée, des chambres de massage, des salles de détente, de yoga, de «pleine conscience», une installation audiovisuelle «cosmos», une «chambre à neige». Les murs sont couverts de marbre de Vérone. «Un bracelet est fourni aux clients à l’entrée, explique Susan Diethelm. Les consommations supplémentaires sont réglées en sortant.»

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Le gigantisme en question

«Ce que nous souhaitons offrir à nos clients est davantage qu’une expérience balnéaire, souligne la porte-parole de la fondation. Nous offrons un moment de relaxation complète, loin du stress de la vie de tous les jours. Un soin de l’esprit.» Agenouillés entre les bassins, des dizaines d’ouvriers fignolent justement le soin de l’esprit. Il reste beaucoup à faire. «Nous communiquerons le 4 octobre sur la suite, dit Susan Diethelm. Nous avons eu quelques retards liés au covid.»

Le sanctuaire ne sera clairement pas prêt au moment où l’attendait notre ami cycliste. Mais est-ce bien important? «Cela fait des décennies qu’un nouveau centre thermal est à l’agenda, signale le Badener Tagblatt dans un article paru en 2012. Pas moins de 14 projets ont été présentés avant le centre Botta. Sans jamais aboutir.» Toujours en 2012, le journal annonce l’inauguration des nouveaux bains en 2015. Mais en 2014, nouveau coup de théâtre, les autorités cantonales suspendent le projet. A la suite d’une pétition de l’association Schöner Baden, qui dénonce le gigantisme du projet, les plans de Mario Botta sont retoqués par les gardiens du patrimoine.

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«J’irai»

Une coupole monumentale devait coiffer la clinique hébergée dans un bâtiment historique attenant aux thermes. «Incompatible avec la préservation du bâtiment», tranche le canton. Quelques jours plus tôt, Credit Suisse renonçait à investir dans le projet. Par crainte de soucis relatifs à la clinique. La fondation tremble, une partie du conseil d’administration se rend au Tessin pour s’assurer que l’architecte tessinois reste à bord. Ce qu’il acceptera. S’il reste à la manœuvre artistique, la supervision des travaux de rénovation du bâtiment historique reviendra à un architecte local.

Enfin, bien des années plus tard, de nombreux retards et une pandémie, les bains sont là. «Moi je trouve toujours ça trop grand, dit une habitante croisée à la lisière du chantier. Mais ce n’est pas aussi laid que le casino qu’il a construit au Tessin (dans l’enclave italienne de Campione, ndlr). J’irai quand même.» Très prochainement – si tout se passe bien – les thermes ouvriront enfin leurs portes pour accueillir, espèrent-ils, jusqu’à 300 000 baigneurs chaque année. Et alors Baden pourra redevenir Baden, cité balnéaire.