«Les radicaux avaient plus d’enfants illégitimes»

Valais A Bagnes, «l’indiscipline sexuelle était un facteur d’innovation politique»

L’historien Sandro Guzzi-Heeb mène l’étude

Une enquête menée par l’historien et maître d’enseignement et de recherche de l’Université de Lausanne Sandro Guzzi-Heeb analyse les liens entre comportements sexuels et politique dans la commune de Bagnes entre 1700 et 1900. L’existence d’une vaste base de données généalogiques dans cette commune a permis l’étude détaillée d’un microcosme social et révélé que «les attitudes sexuelles apparaissent comme un élément central de la formation de milieux ­politiques différents», écrit-il dans un ouvrage paru au début de l’année. Aujourd’hui, il poursuit sa recherche dans d’autres communes de la région et les compare avec Payerne. Deux doctorantes collaborent à cette recherche, Aline Joh­ner et Chiara Mascitti, ainsi que deux instituts parisiens, qui se chargent des analyses statistiques et de la gestion informatique des données. Sandro Guzzi-Heeb révèle au Temps les premiers résultats de cette étude, qui se terminera en 2015.

Le Temps: Selon la recherche que vous avez menée dans la commune de Bagnes entre 1700 et 1900, il existe une corrélation entre les comportements sexuels illégitimes et les idées politiques. Comment définissez-vous ce lien?

Sandro Guzzi-Heeb: J’ai été surpris de constater qu’au XIXe siècle, les radicaux ont plus d’enfants illégitimes que les conservateurs. Il y a notamment une augmentation du nombre d’enfants illégitimes depuis le début de la contestation politique en 1830. Je pense que c’est l’attitude politique qui modifie les comportements sexuels. Les premiers résultats de l’étude en cours dans les communes de Bovernier, Liddes et Martigny semblent confirmer ce constat. Nous comparons ces cas valaisans avec celui de la commune vaudoise et protestante de Payerne pour voir si nous y observons les mêmes mécanismes. Pour l’heure, nous pouvons dire qu’à Payerne, il y a plus de conceptions prénuptiales et moins d’enfants illégitimes qu’en Valais. Peut-être est-ce lié à un impact différent de la religion protestante. Par ailleurs, le facteur du radicalisme semble y avoir moins d’influence sur les comportements sexuels, sans doute parce qu’il est moins scandaleux d’être radical dans le canton de Vaud que face au catholicisme valaisan du XIXe siècle.

– Il peut paraître logique que les radicaux soient moins respectueux des règles religieuses en matière sexuelle que les conservateurs…

– Oui, mais, dans l’histoire de la sexualité, on en a très peu parlé. On a souvent dit que l’illégitimité était liée à des crises économiques et qu’elle était le fait de groupes marginaux. Et ceci parce que l’on a souvent conduit des études statistiques quantitatives sans s’intéresser aux autres aspects de la vie des personnes qui avaient des comportements sexuels différents. De qui sont-ils les parents? Ont-ils une activité politique? De quels réseaux font-ils partie? L’étude détaillée d’un microcosme, en croisant les informations généalogiques, celles de la paroisse, les actes notariés et les engagements politiques, permettent de dresser un portrait plus complexe de ces personnes.

– A Bagnes, vous constatez, quelques années avant l’émeute de 1745 contre le pouvoir temporel et spirituel de l’abbé de Saint-Maurice, une augmentation des mariages et des relations illégitimes dans le groupe des émeutiers. Cela veut-il dire que l’activité sexuelle au sein d’un groupe précède l’action politique?

– Les relations, légitimes et illégitimes, soutiennent des solidarités politiques. A cette époque, il existe deux milieux politiques et sociaux différents dans la commune. Les opposants à l’abbé partagent des valeurs communes et se marient régulièrement entre eux. On a souvent pensé qu’il s’agissait d’alliances décidées par les familles mais, si l’on observe les rapports illégitimes et les conceptions prénuptiales, on constate qu’ils ont aussi plus souvent lieu entre des personnes du même groupe politique. Cela montre l’influence du facteur culturel sur la vie sexuelle des gens. Plus tard, à l’époque du célèbre faux-monnayeur Farinet, la plupart de ses maîtresses et de ses appuis sont issus du groupe radical, lequel pratique aussi de nouveaux métiers, comme guide de montagne ou restaurateur.

– Si les personnes partageant les mêmes valeurs politiques ont tendance à se marier ou à avoir des relations illégitimes entre elles, on peut donc aussi dire que le réseau politique est basé sur des relations familiales…

– Oui, mais ces réseaux sont très complexes et il ne faut pas trop les simplifier. Les historiens ont souvent dépeint, en Valais, des clans monolithiques opposés. Or, il existe aussi des personnes qui passent d’un front à l’autre. La famille Troillet, par exemple, était radicale avant de devenir conservatrice. Peu après la bataille de Corbaraye, qui oppose les radicaux et les conservateurs, on constate aussi qu’il y a des mariages entre ces deux clans. Comme s’il fallait éviter de couper les ponts entre les membres de la commune et que l’on cherchait à recréer du lien.

– Cette forme d’organisation, par réseaux politiques familiaux, existe-t-elle dans d’autres communes?

– En l’état de nos recherches, je ne peux pas encore le dire. Mais je présume que ce n’est pas une spécificité valaisanne. Selon une étude menée dans une petite commune du sud de l’Allemagne, la parenté organise aussi la vie sociale. L’une des raisons, c’est que la famille transmet des valeurs.

– Cette organisation existe-t-elle encore dans le Valais d’aujour­d’hui?

– Je pense que les logiques d’alliance ont changé. On ne se marie plus forcément avec des gens de la même commune. Si le rôle de la parenté ne s’est pas complètement perdu, ce réseau est en concurrence avec d’autres réseaux identitaires forts.

– Pensez-vous que les idées politiques exercent toujours un rôle sur les comportements sexuels?

– Le contexte actuel est plus complexe, mais une étude française récente a montré que les idées politiques influencent le nombre de partenaires qu’une personne a dans sa vie. La famille est toujours une construction identitaire qui influence la vie sexuelle. Une étude en cours à Genève montre aussi l’influence des relations sociales sur la vie sexuelle des individus.

Passions alpines. Sexualité et pouvoirs dans les montagnes suisses (1700-1900), Sandro Guzzi-Heeb, Presses universitaires de Rennes, 2014.